Il faut retrouver le goût des victoires

Il y a juste trois moyens pour réaliser l’indépendance : la violence, un vote

Les souverainistes aujourd’hui, sont devant un champ de ruines. Il y a une confusion dans les esprits que je n’ai pas vue, moi, depuis très longtemps. Y’a des efforts de reconstruction qui ont commencé, mais à l’occasion de ce congrès des États généraux, je vais essayer de présenter, comment dire… les leçons qu’un vieux militant tire de tout ce qui s’est passé depuis quelques années. Et non pas seulement à l’égard d’une campagne électorale.

Sur quelles bases est-ce qu’on va reconstruire ? Comment on va procéder pour se sortir de là ?

Des idées claires. D’abord et avant tout, avec des idées claires. On ne peut pas nager indéfiniment dans l’ambiguïté. Ça n’est pas vrai que les gens vont accepter de s’embarquer dans une orientation politique, dans des orientations de la société, comment dire… appelées par des gens qui n’ont pas l’air de savoir où ils veulent aller. La politique, ça se fait avec des idées claires. Je n’ai pas dit simplistes, mais claires.

La première de ces idées-là, pour des souverainistes, c’est de savoir ce qu’on veut. Et ça n’a pas l’air d’être aussi évident que ça. Surtout à la lumière de ce qui se dit ces jours-ci. La souveraineté. Est-ce qu’on veut la souveraineté ? Ou l’indépendance, comme on voudra. C’est-à-dire une société qui contrôle toutes ses taxes, qui définit ses lois, ses traités. La souveraineté, dans ce sens-là, souveraineté, indépendance, séparation, c’est tout pareil, on s’comprend.

Ce sont ces trois objectifs-là qui sont visés. C’est ça qu’on veut ? Ou bien est-ce qu’on veut monter la fièvre souverainiste de façon à obtenir un meilleur deal d’Ottawa ? Là il va falloir clarifier ça une bonne fois. Parce qu’il y a des gens des deux bords, à l’heure actuelle.

La relance du mouvement souverainiste passe par une définition claire de ce qu’elle veut faire. De ce qu’on veut faire.

Par quel moyen est-ce qu’on veut réaliser l’indépendance du Québec ? Écoutez, y’en a que trois moyens. Juste trois.

La violence. Ça a été utilisé dans bien des pays pour atteindre leur indépendance. Mais on ne veut pas de ça. On veut faire ça démocratiquement.

Un vote du parlement, ou de l’Assemblée nationale, appelez ça comme vous voudrez. Moi, j’ai été longtemps partisan de cette formule-là. On est entré dans la confédération canadienne sur un vote des députés, je ne voyais pas pourquoi on pouvait pas sortir de là sur un vote des députés. (…)

Mais le Parti Québécois a décidé, y’a très, très longtemps, que ce serait dans la troisième voie qu’il s’engagerait, c’est-à-dire la voie des référendums. Moi, j’me suis rangé, comme tout l’monde. C’était une décision démocratique de mon parti.

Y’a pas autre chose. On s’comprend ?

Alors quand on voit des gens qui A : se disent souverainistes, et B : veulent pas faire de référendums… Quelle conclusion est-ce qu’on peut en tirer ? C’est qu’ils n’en veulent pas, de la souveraineté. Soyons très clairs là-dessus.

Un mouvement ou un parti politique ? Il ne faut jamais oublier qu’on ne peut pas changer les choses sans passer par la politique. Toute l’action qu’on mène dans des mouvements, à l’heure actuelle, doit aboutir à faire en sorte que l’action politique parlementaire aboutisse au résultat. Sans parti politique, ça ne se fera jamais. (…)

Un référendum, quand on est prêt ! Admettons que les plus récalcitrants acceptent l’idée d’un référendum. Le débat sur la date. Est-ce que ce sera dans un premier mandat ? Est-ce que ce sera… Ce débat est ridicule ! Quand est-ce qu’on fait un référendum ? Bien, on fait un référendum quand on est prêt, d’abord. Puis deuxièmement, quand les circonstances s’y prêtent. Ça va de soi.

À la campagne électorale de 1994, pourquoi est-ce que j’ai dit, plusieurs fois : « Repensez-y, si vous votez pour le Parti Québécois, vous savez que, dans les huit ou dix mois, y aura un référendum pour réaliser la souveraineté du Québec. Pas pour négocier. Pour la réaliser. Si ça vous fait hésiter, votez pas pour nous. Mais si vous votez pour nous, faut vous y attendre, c’est ça qui va se produire. »

Pourquoi j’ai fait ça ? Ça faisait quatre ans qu’on se préparait. Quatre ans, là, qu’on regardait toutes les orientations possibles. Qu’on avait fait énormément d’études, comme parti d’opposition, on s’entend bien. Toutes les études qu’on pouvait faire quant à l’avenir immédiat avaient été faites. On savait où on s’en allait. Donc on pouvait dire : « Oui, un référendum dans l’immédiat. »

Mais tant qu’on ne se prépare pas, le débat sur la date est sans intérêt. Absolument sans intérêt ! Ça se prépare, ça, un référendum. Vous avez pas idée de la quantité d’études et de réflexions qu’il faut avoir faites pour être capables de dire aux gens : « Écoutez, voilà pourquoi d’abord, on veut réaliser la souveraineté ». Comment on pense que ça va se produire. Quel cheminement on va faire. Puis quel genre de société on veut construire. « Si ça vous plaît, très bien. Embarquez. »

Mais on ne peut pas, dans un pays très développé comme le nôtre, dire aux gens : « Bien, écoutez, votez pour nous, pis après ça on va voir ». Ou bien : « Votez pour nous, mais on n’est pas trop certain des prochaines étapes, sauf qu’on ne fera pas de référendum avant une date aussi reculée que possible ». On finit par passer pour des hypocrites. Les gens ont besoin de savoir où on veut les emmener.

L’utilisation des fonds publics. Une dernière idée, qui n’est pas claire du tout, mais qu’il faut clarifier, c’est la question de l’utilisation des fonds… Ça revient tout l’temps ça, l’utilisation des fonds publics quand les élus souverainistes arrivent au pouvoir.

Ça fait maintenant presque vingt ans que, à peu près tous ceux qui se succèdent à la direction du Parti Québécois disent : « jamais on utilisera de fonds publics ». Ils sont très cohérents avec eux-mêmes. Après tout, si, à l’occasion d’une élection, on ne demande pas un mandat pour réaliser la souveraineté, c’est bien sûr que, quand on arrive au pouvoir, on n’a pas le mandat qu’on n’a pas demandé. Et donc ce serait tout à fait abusif d’utiliser des fonds publics pour faire avancer la cause de la souveraineté. On n’aura pas le droit, on ne l’a pas demandé.

Mais à l’inverse, avec le genre d’attitude qu’on a eu en 1994, au moment de l’élection du Parti Québécois au pouvoir, la dernière fois, on demandait explicitement un mandat, comme je l’ai expliqué tout à l’heure. Une fois arrivé au pouvoir, on a utilisé toutes les ressources d’un gouvernement et de l’administration de ce gouvernement pour faire avancer la cause souverainiste.

C’était dans notre mandat, pour lequel on avait été élu, bien sûr qu’on a utilisé à ce moment-là l’appareil gouvernemental ! Ça allait de soi ! (…)

Donc, il faut être clair. Si on s’en va en élection, faut pas chercher à tataouiner pis à tourner autour du pot. Y va arriver un moment donné où un Parti Québécois reconstitué et réorganisé va demander un mandat, un mandat explicite et clair aux électeurs de réaliser la souveraineté du Québec.

Quel genre de parti politique ? Bon. Puisqu’il faut passer par un parti politique, quel genre de parti est-ce qu’on veut essayer de reconstruire ? Les partis qui sont souverainistes, qui sont devant nous à l’heure actuelle ont pas réussi à s’unifier de quelque façon que ce soit.

Le vaisseau amiral, le Parti Québécois, comment dire… provoque un certain nombre de questions, j’allais dire existentielles. Est-ce que c’est encore le bon véhicule ? Il y a beaucoup de monde qui se posent la question. Il y en a qui disent non, il faudrait recréer autre chose, soit autour de Québec solidaire, soit autour d’Option nationale.

Mais le problème, c’est que tout ça ne ferait que renforcer, en un certain sens, l’éparpillement des votes. Il faut qu’on se pose la question, idéalement, en oubliant tout ce qui se passe actuellement. Idéalement, qu’est-ce qu’on voudrait comme parti politique ? (…)

D’abord, il nous faut un parti du monde ordinaire. Ça paraît simple, élémentaire, mais c’est ça. Notre chance, à nous, elle n’est pas dans la division pour atteindre notre objectif. Elle n’est pas dans la division. Notre chance, elle est dans l’harmonie. Il faut que le monde ordinaire se retrouve dans ce parti-là. Ça veut pas dire que ce n’est pas un parti de discussions. Au contraire.

On vit dans une société que René Lévesque autrefois définissait du genre : « un trou, une clé, une serrure. Un trou, une cheville. Un problème, une solution ». La révolution tranquille s’est faite sur cette base-là. On parle d’un modèle québécois. Le modèle québécois, ça, c’est une invention des journalistes et des professeurs de science politique, vingt ans après l’événement.

On n’a jamais fonctionné sur un modèle. On n’aurait jamais été capables, de bouger aussi vite. On marchait littéralement au son du canon. Un problème, une solution. Ça a été la même chose quand Lévesque est arrivé au pouvoir. Là, on avait un programme cependant, comme parti politique. Mais ce programme-là était extrêmement empirique. On ne favorisait pas un groupe de la société plutôt qu’un autre groupe. (…)

Ensuite, il faut que ce parti politique redevienne la propriété de ses membres. Depuis quelques années, comment dire… la dérive est complète. On ne comprend plus ce que c’est. Les organisations de comtés sont devenues simplement des machines à ramasser de l’argent. Le dernier congrès du Parti Québécois, c’était le premier en six ans. Donc, participation des membres absolument négligeable. Ça, c’est mortel !

Le respect des membres. Un parti politique doit être enraciné partout. Puis, il faut le respect des membres. Le respect de leurs débats, le respect des conflits qui, à un moment donné, apparaissent.

À cet égard-là, vous savez, René Lévesque nous a appris une leçon d’humilité, il y a plusieurs années de ça. Un congrès du Parti Québécois avait abouti à quelques résolutions que Lévesque ne pouvait pas accepter. En lui-même, en son âme et conscience, il ne pouvait pas accepter ça. Mais il refusait, ce qui a été fait depuis quelque temps, d’aller devant les journalistes à la fin du congrès et puis de dire : « Bon ben, j’pas capable de vivre avec ces résolutions, donc je les annule ».

Il a donc organisé un référendum auprès des membres pour leur demander l’autorisation de défaire ces résolutions que le congrès venait de passer. Il a gagné, bien sûr. Quelle leçon d’humilité et de respect !

On ne peut pas passer son temps à considérer les membres comme simplement de la main-d’œuvre pour coller des enveloppes et lancer des messages sur les médias sociaux. Ça, ça me paraît tout à fait essentiel. Il faut rebâtir dans cet esprit-là.

Quel plan d’action ? Alors, quels objectifs on se donne pour la reconstruction ? D’abord, il faut essayer de redéfinir ce qu’on veut, où on veut aller. Pour ça, il faut recommencer les études. Ces études dont on parle souvent, sans jamais aboutir.

La souveraineté ne se fera pas toute seule, et elle ne se fera pas seulement sur un vote. Il faut être en mesure, si on gagne un référendum, de déterminer précisément qu’est-ce qui se négocie ? Qu’est-ce qui ne se négocie pas ? Comment on va partager le déficit du fédéral. Où vont être les frontières du Nouveau-Québec. Comment on administre la machine pour éliminer tous ces doublons, tous ces double-emplois qu’il y a entre le gouvernement fédéral et le Québec.

Quel genre de politique internationale, c’est important ça. Bien important dans le monde d’aujourd’hui. Quel genre de politique internationale va avoir un Québec indépendant !

Le Parti Québécois n’a jamais manqué de recherchistes bénévoles, d’intellectuels, bénévoles, pour examiner ces questions-là et y réfléchir. Jamais. Mais encore faut-il leur demander.

On a vu s’éloigner petit à petit tous ceux qui ont une contribution à apporter. Si bien que, depuis déjà un bon bout de temps, il n’y a plus beaucoup d’idées qui circulent à l’intérieur de ce parti-là. (…)

Puisqu’il y a si peu de choses qui circulent dans le milieu politique proprement dit, il faut commencer quelque part. Pis commencer quelque part ça veut dire commencer avec tous les mouvements qui, à l’heure actuelle, apparaissent.

Il va falloir d’autre part qu’on recommence à étudier Ottawa. Ses pompes et ses œuvres. Je sais qu’il y a une longue élaboration des quatre-vingt-douze blocages, là, qui a été examinée, et c’est très bien. Il faut poursuivre ça en termes d’actualité. Pour frapper les gens, il faut se servir de l’actualité. Et Dieu sait si, à l’heure actuelle, il y a des occasions qui se présentent.

La politique fédérale de l’énergie. Un bon exemple : la politique fédérale de l’énergie, en particulier celle des hydrocarbures. Là, les intérêts du Canada et les intérêts du Québec sont totalement opposés. Totalement différents ! Et voici pourquoi.

Le Canada cherche à augmenter le plus rapidement possible sa production de pétrole, en particulier à partir des sables bitumineux. Ça augmente tellement vite que la production dépasse à l’heure actuelle les moyens de le transporter et de le sortir. (…)

Le transport est de juridiction fédérale, c’est parfaitement clair dans la constitution canadienne. Et toutes les voies navigables sont aussi de compétence fédérale. Alors, on s’entend : ils se sont défini un objectif et puis ils ont les moyens constitutionnels et juridiques de le réaliser.

Nous, là-dedans ? Qu’est-ce que ça nous donne ? Ici, au Québec ? Il y a une chose intéressante, c’est que, à l’heure actuelle, Montréal importe tout son pétrole brut de l’étranger. Ce serait pas mal d’avoir une seconde source. Qu’on ait une autre source venant de l’Ouest canadien. Ça, c’est tout à fait compréhensible. C’est dans notre intérêt.

À part ça ? Voulez-vous bien me dire ce que ça représente comme intérêt économique pour les Québécois le tuyau qui va aller au port de chargement de pétrole à Gros Cacouna ? Une poignée d’emplois ! Presque rien !

On n’a pas d’intérêt économique, et on prend tous les risques écologiques. C’est absurde ! Et c’est vrai de beaucoup d’autres exemples que je vous ai donnés. À quoi ça nous sert tous ces projets-là ? Réponse : à rien !

On n’a pas la possibilité juridique de s’opposer à ça, comme l’a si bien indiqué la compagnie Enbridge en commission parlementaire à Québec : cause toujours mon lapin, c’est le fédéral qui décide.

Ceux qui ont le pouvoir, y s’embarrassent pas de nuances. La ville de Portland au Maine, a simplement interdit, par une résolution municipale, le renversement du flux du pétrole qui ferait en sorte que, plutôt que d’envoyer du pétrole brut de Portland à Montréal, on renverse le tuyau et on sort le pétrole brut de l’Alberta à travers ce vieux tuyau vers Portland.

Là, c’est la même chose pour eux. Ça ne leur rapporte rien, mais ça leur crée un risque écologique qu’ils ne sont pas du tout prêts à prendre. Ils l’interdisent.

Faut faire comprendre ça aux Québécois. Faut faire comprendre à quel point la constitution joue contre eux. On ne peut pas vraiment s’en sortir dans ce cadre-là. À moins d’avoir un pays à soi, on ne peut pas réagir à ça.

Tout le temps, tout le temps faire passer le message. Pas en cherchant à diaboliser Ottawa, la question n’est pas là. De montrer à quel point nos intérêts, dans le monde d’aujourd’hui, sont opposés à ceux du Canada.

Le rôle des mouvements souverainistes. Ça m’amène au rôle de tous ces mouvements souverainistes. (…) D’une part, c’est clair qu’il faut qu’ils entretiennent, autant qu’ils le peuvent, une certaine ferveur souverainiste chez les souverainistes eux-mêmes.

Mais d’autre part, recommencer des opérations limitées et les gagner. Il faut que tous ensemble on redonne l’image, on dit en anglais de winners. À l’heure actuelle, nous sommes, toujours en anglais, des loosers, dans l’esprit de bien des gens.

Il faut retrouver le goût des victoires. Oh, peut-être petites, en commençant, mais qui indiquent qu’on est prêts à une sorte de résurrection, de reconstruction, des instruments dont on ne peut pas se passer pour réaliser nos objectifs.

Merci et bon congrès.

Monsieur Jacques Parizeau a prononcé un important discours devant l’Assemblée des États généraux du mouvement souverainiste, le 21 septembre, à Montréal. En voici une version quasi-intégrale.