Une devise québécoise nous servirait mieux

Les pertes d’emplois s’expliquent par la valeur dopée du dollar canadien

Serge Coulombe est professeur d’économie à l’Université d’Ottawa. Dans un chapitre de la dernière édition de l’ouvrage collectif Québec économique, il démontre comment le boom pétrolier canadien et la non-intervention de la banque centrale ont nui à l’économie québécoise.

Au cours de la dernière décennie, le prix des ressources naturelles a explosé et le Canada a exploité ce filon en augmentant drastiquement l’exportation de ses ressources. Ces exportations ont généré d’importants revenus dans d’autres provinces, mais ont contribué par la même occasion à accroître la valeur du dollar canadien.

Cette appréciation a sérieusement affecté notre secteur manufacturier, orienté essentiellement vers l’exportation. Au même moment, les États-Unis ont laissé dégringoler leur devise, au bénéfice de leur secteur manufacturier, alors que la Banque du Canada n’a rien fait pour limiter cet écart de valeurs.

Par exemple, un dollar canadien s’échangeait contre 0,635 dollar américain en moyenne en 2003. En 2011 et 2012, la valeur du dollar canadien dépassait légèrement celle du dollar américain. Seules des mesures gouvernementales extrêmes auraient pu contrer une telle perte de compétitivité.

À titre illustratif, si un producteur québécois demande 1 000 $CA pour une marchandise, l’acheteur américain la payait 635 $US en 2003, contre 1 011 $US en 2011. C’est 60 % plus cher, juste à cause de la variation du taux de change !

Serge Coulombe rappelle qu’il s’agit de l’appréciation du dollar canadien la plus forte de son histoire. Il faut quand même rappeler que la valeur de notre devise a légèrement reculé depuis le sommet de 2011 (1 $CA = 0,914 $US en moyenne depuis le début de l’année).

De plus, Bernard Landry me rappelait que la plupart des produits manufacturés sont en partie fabriqués à partir d’intrants importés, qui coûtent moins chers lorsque le dollar est élevé.

La réalité n’en demeure pas moins alarmante. Coulombe montre que la part des ressources naturelles dans les exportations canadiennes a plus que doublé entre 2002 et 2008, passant de 15,5 % à 32,9 %.

Au cours de la même période, la part de produits manufacturés dans les exportations québécoises a chuté de huit points, pour s’établir à 20,8 % en 2008. Cette baisse s’est matérialisée notamment par une perte de plus de 100 000 emplois dans ce secteur !

L’économiste arrête son analyse en 2008, parce qu’il devient difficile, après la Grande Récession, d’isoler l’effet du taux de change sur le recul de notre secteur manufacturier, puisque tout a ralenti ou reculé. Mais la dégringolade se poursuit. Entre 2008 et 2011, il s’est perdu 38 000 emplois de plus dans le secteur manufacturier.

L’essentiel de ces pertes d’emplois s’explique par la valeur dopée du dollar canadien. Coulombe parle de pétro-monnaie. Entre 2002 et 2008, Coulombe et ses collègues ont évalué que 86 % des pertes d’emploi du secteur manufacturier s’expliquent en raison de la variation du taux de change, le reste étant attribué à la concurrence accrue des autres pays, comme la Chine ou le Mexique.

L’économie du Canada se transforme. Selon Coulombe, ce sont l’Alberta, la Saskatchewan et Terre-Neuve qui en sortent gagnantes. Ces provinces représentent seulement 15 % de la population de la fédération.

Les princip­aux perdants sont l’Ontario et le Québec, touchés à peu près de la même façon, bien que leur base industrielle soit passablement différente. Lors de la Grande Récession, l’Ontario a reçu un important coup de pouce d’Ottawa de 13 milliards $ pour son industrie automobile, aide qui ne l’empêche pourtant pas de recevoir de la péréquation.

Dans l’ensemble du Canada, seules les trois provinces gagnantes ne reçoivent pas de péréquation. L’économiste rappelle que la Saskatchewan et Terre-Neuve en recevaient avant le boom des ressources naturelles.

Pour le Québec et les autres provinces perdantes, comme l’Ontario, la péréquation constitue une forme de compensation. Le dollar élevé tue notre secteur manufacturier, nous recevons un chèque en contrepartie. Mais, plus le temps passe, plus notre situation se détériore.

En 2009, le gouvernement Harper a limité la croissance des paiements de péréquation, freinant ainsi le rôle redistributif de cette mesure fiscale. Coulombe et ses collègues chiffrent cette diminution d’efficacité. Ils ont calculé que : « En 2001, le système de péréquation diminuait de 40 % les différences entre les capacités fiscales des provinces canadiennes. En 2012, cette réduction se limitait à 30 % ». La capacité fiscale permet notamment d’évaluer la richesse relative des ­provinces.

Le gouvernement du Québec doit faire pression de toute urgence sur Ottawa pour changer la situation. Il faut stopper la chute de notre secteur manufacturier avec ses emplois de qualité.

La fédération canadienne sert mal les intérêts économiques du Québec. La récente appréciation du dollar canadien, couplée au laxisme d’Ottawa et de la Banque du Canada, illustrent un nouvel aspect de l’impasse.

Pour Serge Coulombe, contrairement à la dynamique des années 1980 et 1990, un Québec indépendant n’aurait plus avantage à conserver le dollar canadien dopé au pétrole. Une devise québécoise suivant la variation du cours de la devise américaine servirait bien mieux notre secteur manufacturier.

Le Québec économique, Direction Luc Godbout et Marcelin Joanis, PUL, 2014