Par-delà les coupures, un gel des salaires

L’austérité selon Couillard : amateurisme ou machiavélisme ?

*Chaque jour, un nouveau ballon prend son envol. Coupures pour l’achat de livres dans les bibliothèques scolaires, suppression de l’allocation de 4 $ aux personnes atteintes de déficiences, fin des petits déjeuners dans les écoles, abolition du programme d’aide aux devoirs, fermeture des conservatoires de musique, révision des programmes d’aide sociale, augmentation des tarifs des garderies, réévaluation du programme de congés parentaux, etc.

Chaque fois, ce sont des services directs à la population qui sont visés. Et, à chaque occasion, le premier ministre feint de s’indigner et crève lui-même le ballon. Nage-t-on dans l’improvisation la plus totale ? Le premier ministre a-t-il perdu le contrôle de son cabinet ? Sommes-nous devant un cas patent d’amateurisme ?

Mais, au fil des jours, un message subliminal apparaît progressivement en filigrane dans le discours gouvernemental et médiatique. Les économies réalisées par la cessation de ces programmes seraient insignifiantes, affirme-t-on, tout en rappelant subtilement que la masse salariale des employés de la fonction publique représente près de 60 % du budget de l’État en santé et en éducation.

Derrière l’écran de ballons de l’amateurisme, on soupçonne l’existence d’un plan bien ficelé. Il ne faudrait pas s’étonner que le gouvernement Couillard utilise habilement les inquiétudes suscitées par ces coupures pour préparer l’opinion publique à appuyer son véritable objectif : le gel des salaires des employés de la fonction publique et, à court terme, un gel d’échelons qui permettrait, dès cette année, des « économies » de 400 millions $.

On devine que le gouvernement pourrait poser à la population la question suivante : Préférez-vous des compressions dans les programmes sociaux qui vous touchent directement ou un gel des salaires des employés de l’État ?

D’autres volets de la politique gouvernementale accréditent la thèse d’une mise en scène à la toute veille des négociations du secteur public. Ainsi, la réorganisation du secteur de la santé proposée par le ministre-docteur Barrette va distraire le mouvement syndical, dans ses préparatifs en vue d’un affrontement avec le gouvernement, avec des luttes intestines provoquées par les changements d’accréditations et d’allégeances syndicales.

Une situation semblable s’était produite lors de l’adoption de la Loi 30 en 2003, qui avait forcé des fusions syndicales dans le milieu de la santé.

On peut également s’attendre à un phénomène similaire dans le monde de l’éducation, si le ministre Bolduc va de l’avant avec son projet de fusion ou d’abolition des commissions scolaires.

La stratégie gouvernementale est claire : utiliser la politique salariale du secteur public pour exercer une pression à la baisse sur l’ensemble des salaires au Québec.

Si, au cours des années 1970, le secteur public a servi de locomotive, tirant l’ensemble des salaires vers le haut, aujourd’hui, il les plombe.

L’historien Jacques Rouillard rappelait récemment, en utilisant les données de l’Institut de la Statistique du Québec, que « la rémunération globale des employés du gouvernement du Québec se trouve au bas de l’échelle des catégories de salariés syndiqués : elle se situe à –25,3 % en comparaison avec les autres salariés syndiqués, à –20,7 % avec ceux du secteur privé, à –21,8 % en regard des employés du gouvernement fédéral et à –9,5 % par rapport aux employés du secteur universitaire » (Le Devoir, 25 septembre).

Le gouvernement Couillard a déjà affiché clairement ses couleurs avec l’imposition indirecte d’une première réduction salariale avec le projet de loi 3 sur les retraites dans le monde ­municipal.

En fait, il s’inspire des politiques adoptées en Grèce, en Italie, au Portugal et en France, comme l’ont reconnu à mots à peine couverts les ministres Leitao et Coiteux. Incapables de dévaluer leur monnaie pour rendre leur économie concurrentielle à cause de leur adhésion à la zone euro, ces pays procèdent à une « dévaluation » des salaires et des conditions de travail.

Au Québec, l’économie est également victime d’une monnaie trop forte. Le dollar canadien s’est apprécié de 60 % entre 2002 et 2011, « dopé » par les exportations de pétrole de l’Alberta, ce qui a occasionné la perte de 150 000 emplois dans le secteur manufacturier pour la même période.

Pire encore, le gouvernement Couillard va lui-même contribuer à l’appréciation du dollar canadien en facilitant l’exportation du pétrole de l’Alberta par des superpétroliers sur le Saint-Laurent et la construction de l’oléoduc Énergie Est de TransCanada.

Le premier ministre soutient que le Québec va en bénéficier par l’augmentation des versements de péréquation. Cependant, l’économiste Serge Coulombe a calculé que, si le système de péréquation avait, en 2001, diminué de 40 % les différences entre les capacités fiscales de provinces canadiennes, cette réduction n’était plus que de 30 % en 2012.

Au cours des derniers mois, plusieurs rapports ont documenté l’ampleur du déficit fiscal entre le gouvernement fédéral et les provinces. Le dernier en date, celui du directeur parlementaire du budget à Ottawa, parle plutôt de « disparité » fiscale, mais le message est le même.

Avec l’atteinte de l’équilibre budgétaire en vue, le gouvernement Harper s’apprête à utiliser ses surplus pour accorder des baisses d’impôts.

Le ministre québécois des Finances Carlos Leitao a réagi en évoquant la possibilité d’occuper le champ fiscal libéré par Ottawa, une démarche tout à fait légitime qui peut s’appuyer sur des précédents libéraux. En effet, le gouvernement Charest a progressivement majoré la taxe de vente de 2 % en 2011 et 2012, après la diminution d’autant de la TPS par le gouvernement fédéral.

Mais il a suffi que François Legault le semonce en lui disant de se concentrer sur la colonne des dépenses plutôt que sur celle des revenus pour que le ministre Leitao ravale aussitôt ses ­paroles.

Pour appuyer ses revendications, deux stratégies associées à deux argumentaires s’offrent au Front commun. Il peut exiger du gouvernement qu’il s’en prenne aux paradis fiscaux et taxe davantage les grandes institutions financières.

Mais une autre approche serait de cibler les surplus fédéraux et de réclamer de Québec qu’il occupe le champ de taxation qu’Ottawa s’apprête à libérer.

Dans la première approche, les pouvoirs constitutionnels et le rapport de force font défaut. Dans la seconde, le mouvement syndical pourrait interpeller le Parti Québécois et les candidats à la chefferie, de même que Québec Solidaire, afin de constituer un front uni contre le gouvernement fédéral.

À l’initiative du mouvement syndical pourrait alors s’établir une véritable convergence entre les mouvements social et national qui constituerait un jalon important dans notre lutte de libération nationale et sociale.

*Respectivement président et secrétaire du SPQ Libre