Une bibliothèque est une forêt qui vous invite à s’y perdre

Le portulan des lettres

Si, à l’instar du Tour du monde en 80 jours de Jules Verne, le Tour du monde en 80 livres existait, j’aurais fait le tour du globe plusieurs dizaines de fois. Emerson décrivait sa bibliothèque comme une sorte de harem. De la Bibliotheca Alexandrina, on a retrouvé une inscription identifiant plutôt un sanatorium de la mémoire. Certains la perçoivent, derrière ses portes vitrées, comme une chambre froide de la pensée. D’autres la célèbrent gravement comme un reposoir pour les grands esprits disparus.

Swift l’a imaginée comme une garderie pour les enfants de la folle du logis. Daudet, pour sa part, souligne avec finesse qu’il en est souvent des bibliothèques comme de ces médicaments qu’on trouve à la pharmacie avec un avertissement sur l’étiquette : pour usage externe seulement. Parce qu’il fut un temps où les parvenus des affaires, de la pensée ou de la politique se commandaient un mur de belles reliures pour habiller leurs bureaux et donner un peu de « profondeur » culturelle à leur image, dans le même sens qu’on décrit aujourd’hui celle des joueurs de hockey.

Chaque époque réinvente la brillante idée de la « bibliothèque idéale » et des fameux « cent livres qu’il faut avoir lus ». Remarquez que c’est toujours un éditeur qui la propose, en se faisant le promoteur d’un nouveau choix. Les bibliothèques vivantes sont une façon d’organiser le désordre et de masquer le chaos derrière une apparence méthodique.

Elles se limitent rarement aux seuls classiques. Ce n’est pas l’arbre qui cache la forêt, c’est la forêt qui vous invite à s’y perdre. Elles sont généralement constituées d’abord de livres dont quelques auteurs sont devenus des alter ego, d’autres des amis intimes, auxquels il faut ajouter les compagnons ou les compagnes de route, de chambre, de table, de voyage ou de virée, escortés d’une cohorte encore plus nombreuse de connaissances plus ou moins vagues, flanquée de titres qui ne rappellent en rien le nom de leur auteur, ou inversement.

Sans oublier les livres qu’on a dû lire dans un cadre de recherche ; et ceux qu’on aurait dû se farcir pour parfaire sa culture ; et ceux auxquels on avait prévu s’attaquer sans jamais y parvenir par manque de temps ; et enfin ces collections d’œuvres complètes qu’on ne peut pas briser même si seuls quelques volumes sont essentiels.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Winston Churchill, grand lecteur et amateur de livres, n’avait ni la tête, ni le temps pour se consacrer à sa passion. Lorsqu’il était en manque, il se rendait dans sa bibliothèque et passait lentement la main sur le dos des reliures de ses bouquins.

C’est la même caresse que porte quotidiennement le regard d’un bibliophile sur ses rayons de bibliothèque, dont le classement, peu importe sa logique ou son illogisme, lui renvoie la vision d’une sorte d’équilibre permanent entre plusieurs mondes contradictoires, où les Machiavel, Mahomet, Malachie, Malraux, Mao, Marat, Marx, Karl ou Groucho, peuvent partager la même lettre d’alphabet, tout en gardant leur caractère.

Il y a également des livres qui se font remarquer par leur absence. Je pense d’abord à cet élusif tome 6 des œuvres complètes de Blaise Cendrars (Bourlinguer et Le Lotissement du ciel). Je l’attends dans sa reliure verte depuis une vingtaine d’années. Il est inutile de chercher un livre – c’est la règle d’or du monde des livres d’occasion – il faut attendre qu’il vous trouve.

Au fil des ans, tous les autres tomes ont fini par emprunter le chemin de ma bibliothèque. Mais, je ne perds pas espoir, un jour, j’entrerai dans une librairie et l’égaré sera là.

L’Ève future de Villiers-de-l’Isle-Adam n’était pas du genre à se faire oublier dans sa somptueuse reliure de velours rouge écarlate et un jeu de transparences à l’intérieur qui permettait de la dévoiler jusqu’à l’automate métallique, parfaitement proportionné que l’imagination de son géniteur avait doté de parole et d’une motricité électrique en 1886.

J’ai offert un exemplaire de ce bijou d’édition du Club du meilleur livre à deux femmes, qui ont été très présentes dans ma vie. On s’est perdu de vue depuis longtemps, mais j’attends toujours la réapparition d’un troisième exemplaire. Qu’est-ce qui m’arrivera en premier ? Le livre ou la femme ? Si c’est une plutôt qu’un, ce sera probablement sous la forme d’un hologramme qui pourra alors me souffler les mots que Villiers avait déjà mis dans la bouche de sa première mouture. « Si tu savais quels trésors de vertiges, de mélancolie et d’espérance cache mon impersonnalité ! Ma chair éthérée, qui n’attend qu’un souffle de ton esprit pour devenir vivante, ma voix, où toutes les harmonies sont captives, mon immortelle constance, n’est-ce donc rien, au prix d’un vain raisonnement qui te prouvera que je n’existe pas ? »

Ma première Pléiade a été le Baudelaire. Elle m’a coûté huit dollars et on peut encore trouver un soupçon de sable de plage entre ses pages. Pour la lecture, ce ne sont pas mes livres préférés. La légèreté de la prise en main ne se compare en rien au plaisir de poser sur ses genoux les œuvres de Baudelaire ou de Verlaine, par exemple, dans des éditions reliées plein cuir, brun ou rouge, pour les Amis du Nombre d’or.

Deux réalisations de Massin, graphiste, directeur artistique et typographe émérite, qui a été le maître d’œuvre des éditions du Club français du livre, grand responsable d’une révolution moderniste dans la conception graphique des livres et dans le mariage entre les lettres et les images.

La revue mensuelle du club, Liens, était un festin pour l’œil et une invitation à la ruine. Le Balzac s’imposait par une simplicité géniale. Seize volumes porteurs de majuscules qui auraient pu orner une marquise : H-O-N-O-R-É D-E B-A-L-Z-A-C. L’Ubu roi de Jarry détonnait par la démesure ubuesque du lettrage. Pour le William Shakespeare, la reliure à l’ancienne, rappelant des panneaux gothiques, invitait à prendre ses aises dans un cabinet de lecture élisabéthain.

Sous une couverture qui imitait le suède au toucher, la lecture plus intime des Sonnets était encore plus sensuelle. Tout comme l’effet miroir des dessins qui répondaient aux Sonnets de Michel-Ange.

Louise Labé, poétesse incomparable du XVIe siècle, n’avait besoin, pour sa part, que du blanc d’un papier de qualité et d’une police de Garamond bien noir pour laisser courir ses mots : « Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ; / J’ai chaud extrême en endurant froidure : / La vie m’est et trop molle et trop dure. / J’ai grands ennuis entremêlés de joie ».

Mes livres ont habité plusieurs maisons et connu plusieurs déménagements épiques avant de se retrouver sous un triple toit : la maison, l’atelier et le pavillon. Ils sont regroupés dans un ordre qui provient des diverses résidences qui les ont abrités. On pourrait parler ici d’un classement ascensionnel par rue, typiquement montréalais : de la ruelle Saint-Christophe à la rue Saint-André et la rue Fabre jusqu’au boulevard Saint-Joseph.

Comme autant d’arrondissements, les familles de livres sont divisées en plusieurs domaines. Le domaine littéraire anglais et son équivalent français ne partagent pas le même toit. Sauf pour les essais où ils cohabitent. Ils ne marquent pas tant un parcours que d’incessantes pérégrinations dans les différentes littératures.

Si je chausse des lunettes anglaises, mon regard va de Blake et Chesterton à Whitman, Wilde et Yeats, en s’arrêtant à Joseph Conrad, E.E Cummings, T.S. Eliot, Faulkner, Hemingway, Kerouac, Melville, Henry Miller, Naipaul, Ezra Pound, Dylan Thomas, Mark Twain et Gore Vidal.

Mes yeux français qui parcourent les rayons vont de Raymond Abellio, Breton et Daumal à Tzara et Vian, en saluant Darien, Desnos, Fargue, Gogol, Hugo, Jarry, Junger, Kafka, Koestler, Kundera, Michaux, Michelet, Néruda, Prévert, Queneau et Soljenitsine.

Le domaine des religions et des spiritualités pèlerine de l’Alchimie, de Sri Aurobindo et de Bachelard à la vie du Milarépa tibétain, Alan Watts et le zen, en passant par la théosophie de madame Blavatsky, le bouddhisme, l’Islam d’Henry Corbin, Mircéa Eliade, la Grèce de Graves et de Godel, Gurdjieff, la tradition de René Guénon, l’Énigme Jésus, l’Afrique fantôme de Leiris, Nostradamus et la Kabale du Zohar hébreu.

Le domaine du théâtre est largement présent sous les trois chapiteaux comme il l’a été dans ma vie. Il embrasse tous les théâtres et toutes les formes théâtrales qui se bousculent pour occuper l’avant-scène : le burlesque d’Aristophane, la commedia dell’arte, le mélodrame, le guignol, le no, le kabuki, l’opéra chinois, le théâtre élisabéthain, le théâtre d’ombre de Bali ou du Chat noir.

L’Allemand de Brecht, côté jardin répond au Russe de Stanislavsky, côté cour. Au centre, le Polonais Grotovsky mise tout sur la seule personne de l’acteur, dépouillé de tout artifice. Une approche qui était déjà, à l’arrière-scène, celle des disciples de Copeau, les Copiaux et les Compagnons de la Chanson et dans la même filiation, les Compagnons de Saint-Laurent, le Théâtre du Nouveau-Monde, la Roulotte de Paul Buissonneau et l’École nationale de théâtre où j’ai enseigné et créé la section d’écriture dramatique.

Le domaine québécois isole les murs de ma maison. On sait qu’ils ont des oreilles, mais ceux-là me parlent avec la voix d’une grande partie des auteurs que j’ai connus. Godin, Giguère, Hénault, Miron, Langevin, Gauvreau, Pauline Julien, Hélène Pedneault. Des romanciers : Jean-Marie Poupart, Gilbert La Rocque. Des historiens : Guy Frégault, Michel Brunet, Séguin, Maurice et Robert-Lionel, André G. Bourassa, Réginald Hamel. Des dramaturges : Gratien Gélinas, Françoise Loranger, Yves Sauvageau, Robert Gravel et Jovette Marchessault. Nous sommes tissés de l’étoffe de nos rêves, mais nous avançons dans la vie avec nos morts.

Dis-moi ce que tu lis, je te dirai ce que tu es ? Est-ce qu’on peut vraiment dire la même chose en visitant la bibliothèque d’un écrivain, dramaturge, journaliste, historien, chroniqueur ? Si elle révèle ses affinités personnelles, elle témoigne également de sa vie professionnelle. Avant la toile, il importait d’avoir toute sa documentation sous la main.

Dans ma grande bibliothèque, il y a des îles comme dans les pérégrinations de Rabelais ou de Jarry. Un rayon Out of this world des éditions Bizarre, complété par une série sur L’Inexpliqué de Grolier. Une collection sur la parapsychologie et l’occultisme. Accompagnés de plusieurs bouquins sur les rêves et les fantômes. J’avais été approché pour une série d’émissions de télé sur le surnaturel qui ne s’est jamais matérialisée.

La porte d’entrée du domaine de la poésie est la fameuse collection des Poètes d’Aujourd’hui de Seghers. C’est ma bibliothèque de chevet. Avec la collection des Écrivains par eux-mêmes et de nombreuses anthologies sur toutes les poésies du monde, en commençant par le Trésor de la poésie universelle de Jean-Christophe Lambert, où je suis assuré de trouver mon vieil ami persan du XIIe siècle. Omar Khayyam.

Il m’a longtemps chicané d’avoir lu les Contes des mille et une nuits dans la traduction du docteur Mardrus, plus épicée que celle d’Antoine Galand, mais trop édulcorée à son goût. Lorsqu’un hasard heureux m’a procuré la version de Richard Burton, The Book of the Thousand Nights and a Night, il a adouci sa position, tout en regrettant que le grand explorateur britannique ait ambitionné sur la sexualité. Il a fallu attendre la relativement récente traduction de René R. Khawam pour le réconcilier avec l’esprit et le ton de l’original. Il faut dire que, pour bien doser les potions d’érotisme, le traducteur s’était d’abord attaqué à un classique du genre, La prairie parfumée où s’ébattent les plaisirs.

Mon ami Omar est alcoolique dans un monde musulman. Il a régulièrement le vin triste, mais l’ironie de son sourire mélancolique n’a pas pris une ride. « Quand je serai mort, qu’on efface ma trace, / et pour que ma vie soit un exemple aux autres, / qu’on pétrisse mes cendres avec du vin / pour en faire un couvercle à la cruche ».

Inspiré d’une causerie donnée à la Biblio­thèque Raymond-Lévesque de Longueuil