The Fourth Revolution &#58 la bible de Philippe Couillard

L’objet de ce livre, selon ses auteurs John Micklethwait et Adrian Wooldridge, deux journalistes du magazine britannique The Economist, est la réinvention (lire : la réduction) du rôle de l’État.

La première partie du livre est consacrée à un survol historique des trois révolutions et demie qu’aurait connues l’État occidental moderne. La première est survenue au XVIIe siècle et se caractérise par l’avènement d’États centralisés en Europe. Le philosophe anglais Thomas Hobbes (1588-1679) a affublé cet État du nom d’un monstre biblique, le Léviathan. L’idée centrale de Hobbes est que la responsabilité première de l’État doit se limiter à assurer la loi et l’ordre.

La Deuxième Révolution correspond au règne de la reine Victoria à la fin du XIXe siècle. Le philosophe de référence est John Stuart Mill (1806-1873) et son concept d’« État gardien de nuit », protecteur des droits individuels. Son ouvrage De la liberté demeure encore aujourd’hui, selon les auteurs, une bible pour la promotion des gouvernements de taille réduite.

Avec une arrogance toute anglo-saxonne, Micklethwait et Wooldridge passent à la trappe la Révolution française et la Révolution d’Octobre. Ils identifient la naissance de l’État-providence – cette Troisième Révolution – aux époux Beatrice (1858-1943) et Sidney Webb, deux socialistes britanniques qui ont fondé la Société des Fabiens.

L’influence des époux Webb et des Fabiens sur l’intelligentsia britannique est indéniable. Sans remettre en cause les fondements du capitalisme, ils prônaient la propriété collective, ou tout au moins la réglementation des moyens de production. Au début des années 1900, ils ont été à l’origine de l’instauration en Angleterre de nombreuses mesures sociales.

Selon les Webb, la liberté ne pouvait se limiter, comme chez J. S. Mill, à l’absence de toute contrainte extérieure. La liberté n’existe pas si on est dans le besoin et l’égalité devant la loi doit être complétée par l’égalité des chances.

Cette conception d’un État-providence a dominé jusqu’à la « demi-révolution » des années 1980 de Margaret Thatcher et Ronald Reagan, inspirée par Milton Friedman et Friedrich Hayek, dont l’objectif avoué était de rééduquer l’intelligentsia corrompue par les idées des Webb et autres socialistes.

Selon Micklethwait et Wooldridge, ce fut une « demi-révolution » parce que, malgré son ambition de réduire la taille de l’État, elle n’y est pas parvenue, même si Margaret Thatcher a privatisé les trois-quarts des entreprises d’État britanniques et que les gouvernements ouest-européens ont vendu des actifs étatiques pour une valeur de 100 milliards $.

Cette Quatrième Révolution doit, selon eux, être complétée par un retour aux conceptions de J.S. Mill et même de Thomas Hobbes, un auteur que Stephen Harper et Philippe Couillard aiment citer.

Au nombre des principales causes de l’expansion de l’État, les auteurs identifient la loi de Baumol et le paradoxe d’Olson.

Pour l’économiste américain William Baumol, la taille de l’État est impossible à réduire parce que ses activités sont concentrées dans des secteurs à forte composition de main-d’œuvre, comme la santé et l’éducation.

Le paradoxe d’Olson, du nom de l’économiste Mancur Olson, stipule que les différents lobbies détiennent un immense avantage parce que les groupes les plus petits réussissent souvent à battre les plus grands qui, dans une démocratie, seraient naturellement censés l’emporter. Ce paradoxe expliquerait l’abondance de la réglementation et la multitude d’exemptions fiscales.

Dans les deux cas, selon les auteurs, les syndicats du secteur public constituent un obstacle majeur à la réduction de l’État.

Dans le cas du paradoxe d’Olson, la cause est plus précise : la démocratie. Les électeurs revendiquent plus de services de l’État, tout en voulant payer moins d’impôt, et les politiciens, soucieux de leur réélection, promettent de les satisfaire.

La rencontre des deux journalistes avec le président de Singapour Lee Kuan Yew les a confortés dans leur analyse. Encensé par Thatcher et Kissinger, consulté par les dirigeants chinois, Lee est aujourd’hui un gourou à la mode.

Au pouvoir de 1959 à 1990 – son fils a pris la relève – cet ancien disciple des époux Webb, converti aux thèses de Hayek, croit à la discipline avant la démocratie. Sous sa poigne de fer, Singapour est devenue un rempart contre le communisme au XXe siècle.

Le succès économique de la ville-État de 5 millions d’habitants repose, selon son dirigeant, sur sa capacité de planifier à long terme, alors que les démocraties gouvernent à court terme à cause des échéances électorales. Son appareil d’État est de taille réduite, mais dirigé par des fonctionnaires formés dans la plus pure tradition du mandarinat chinois.

Les entreprises étrangères sont attirées sur l’île par une fiscalité avantageuse et une force de travail bien formée. Les habitants de Singapour bénéficient d’un plus haut niveau de vie, de meilleures écoles et d’hôpitaux plus performants que leurs anciens maîtres britanniques.

Devant les succès économiques de Singapour et de la Chine, Micklethwait et Wooldridge sont forcés d’admettre qu’il existe une alternative asiatique au capitalisme occidental, contrairement à ce qu’avait affirmé, au lendemain de la chute du Mur de Berlin, Francis Fukuyama dans son livre La Fin de l’Histoire.

Ils en concluent qu’il aurait été préférable, pour les leaders occidentaux, de s’intéresser aux succès économiques de la politique de Deng Xiaoping plutôt qu’à l’étudiant qui défiait les blindés sur la place Tiananmen.

De toute évidence, Philippe Couillard, qui a refusé de soulever la question des Droits de l’Homme, lors de son récent voyage en Chine, partage cette opinion.

Malgré l’attrait qu’exercent sur eux les succès économiques de ce que Karl Marx appelait le « despotisme asiatique », Micklethwait et Wooldridge réaffirment néanmoins leur préférence pour la démocratie occidentale.

Au fil de leur livre, ils présentent une série de mesures, glanées à gauche et à droite, pour combattre le Léviathan. Il y a, bien entendu, les privatisations car, à la fin de 2012, les 34 pays de l’OCDE possédaient encore plus de 2 000 entreprises étatiques avec une main-d’œuvre de plus de six millions de personnes et une valeur de 2 trillions $.

L’État peut aussi être fractionné, particulièrement dans le domaine de l’éducation, avec la création d’écoles à charte et l’instauration de bons (vouchers) d’éducation.

La loi de Baumol est contournable par le modèle fordien du travail à la chaîne, comme c’est le cas dans des méga-hôpitaux indiens où les chirurgiens réalisent de 400 à 600 opérations par année, comparativement à 100 à 200 aux États-Unis. Des économies pourraient également être réalisées en confiant plus de responsabilités aux infirmières et autres intervenants, et par l’imposition d’un ticket modérateur.

Les prestations sociales sont à revoir, plus spécialement les régimes de retraite. L’âge de la retraite devrait être repoussé à 67, 70, voire 75 ans, et les régimes à prestations déterminées remplacés par des régimes à cotisations déterminées. Les exemptions fiscales et les subsides aux entreprises doivent être revus, plus particulièrement en agriculture. Les pouvoirs doivent être décentralisés vers les villes. Le gel des salaires et le recours à la charité et au bénévolat pour dispenser les services sociaux sont envisageables.

Micklethwait et Wooldridge soutiennent que la crise de l’État, plus qu’une crise organisationnelle, est une crise des idées. Mais ils avouent leur impuissance devant la paralysie du système politique américain – qualifiée de vetocratie – et des problèmes encore plus importants de l’Union européenne.

Pour compléter la Quatrième Révolution, on doit mettre l’accent sur les droits individuels plutôt que sur les droits sociaux et l’esprit de la démocratie pourrait revivre en allégeant le fardeau de l’État, affirment-ils sans grande conviction.

De toute évidence, leur solution – inavouable – est un « despotisme anglo-saxon ». La Quatrième Révolution n’est, en fait, qu’une contre-révolution ! Que Couillard ait proposé ce livre comme bible à son cabinet est une bonne indication du plan de match du gouvernement.