L’arbre de PKP cache la forêt des Desmarais

Le contrôle du contenu par les patrons ne relève pas des théories du complot

L’arrivée au Parti Québécois du proprio de Québecor, Pierre Karl Péladeau, aura contribué à braquer les projecteurs sur un principe de notre démocratie resté dans l’ombre depuis trop longtemps : la séparation essentielle des pouvoirs politique, médiatique et économique, de même que la nécessité absolue d’avoir une presse libre (et pluraliste) au service de l’intérêt public.

Le hic, c’est que la récupération exclusive du cas PKP à des fins partisanes par les adversaires du Parti Québécois et de Québecor, appuyée par le refus du président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) d’élargir le débat sur l’influence patronale sur les autres médias, prend des allures de show de boucane visant à nous river le nez sur l’arbre de PKP pour mieux nous cacher la forêt des Desmarais.

Digne d’une véritable parodie sur l’éthique de façade, Pierre Craig a d’abord braqué les projecteurs sur PKP en lui faisant la morale sur son conflit d’intérêts, alors qu’il porte à la fois le chapeau de président de la FPJQ et celui de journaliste employé par un compétiteur de Québecor, même s’il n’a pas cru bon de le mentionner dans sa lettre d’opinion controversée publiée le 30 octobre dernier.

Tout en invitant PKP à vendre son empire, Pierre Craig en a profité pour rejeter et même ridiculiser la proposition du Parti Québécois d’élargir le débat sur la liberté de presse et sur la séparation des pouvoirs, par la création d’un comité d’experts chargés d’enquêter sur l’influence des autres grands patrons de presse sur leurs propres médias.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, selon Pierre Craig, le Parti Québécois ferait de la diversion en inventant un problème généralisé de contrôle patronal sur le contenu des médias que personne n’aurait vu venir et qui n’existerait apparemment pas : « S’il y avait un problème d’influence indue sur l’ensemble des médias… on le saurait ! »

Amateurs de l’émission d’affaires publiques La Facture, n’ajustez pas votre appareil, on parle bien du même Pierre Craig. Un très bon journaliste, à la tête d’une très bonne émission spécialisée dans la dénonciation des cas de supercherie.

Or, c’est quand même ironique de constater que sa négation du contrôle du contenu des médias par les patrons, qui relève de la désinformation pure et simple, pourrait bien lui valoir de passer dans sa propre émission au jeu du « Vrai ou Faux ».

Selon Pierre Craig, la presse québécoise est libre et les patrons et proprios ne contrôlent pas le contenu de leurs médias. Vrai ou faux ? La réponse ? Faux. Comme vous pouvez le constater en consultant la « Boîte à outils » que voici.

Outil 1 : Le contrôle du contenu des médias privés par leurs proprios et patrons est une simple évidence. Le nier équivaut directement à nier le droit de gérance si cher à l’entreprise privée. Les patrons des médias peuvent donc contrôler le contenu de leurs médias, au même titre que n’importe quel patron, de n’importe quel autre secteur, contrôle son entreprise.

Outil 2 : Une autre forme de contrôle direct sur le contenu exercé par les patrons des groupes de presse découle tout simplement du problème de l’extrême concentration des médias aux mains de quelques empires. Or, moins de proprios différents et moins de médias indépendants égale plus de convergence et moins de contenu varié.

Outil 3 : Pierre Craig a lui-même infirmé son propre argumentaire en s’inquiétant de la venue en politique de « quelqu’un qui contrôle 40 % de l’information produite au Québec », avant de rejeter la proposition du Parti Québécois d’élargir le débat à l’ensemble des médias (comme ceux de Gesca), sous prétexte que la presse québécoise serait « libre »... Trouvez l’erreur.

Outil 4 : Le contrôle du contenu de Gesca par les proprios, de même que leur influence sur la politique fédérale et provinciale est un fait documenté. En plus du livre de Robin Philpot, « Derrière l’État Desmarais : Power », voici plusieurs autres exemples :

1. Globe and Mail : Feu Paul Desmarais a acheté La Presse et utilisé son empire pour faire de la propagande politique contre le OUI, et a déjà admis son pouvoir d’influence sur la politique et les politiciens.

2. Wikileaks : Dans un message publié en 2011 par plusieurs médias, l’ambassadeur américain David Jacobson a confirmé le grand pouvoir d’influence « indéniable » sur la politique fédérale et provinciale de Power Corporation et des Desmarais.

3. L’éditorialiste en chef de La Presse, André Pratte, fut déjà rétrogradé pendant un certain temps après un article ayant visiblement déplu à la direction.

4. Pierre Allard, ancien éditorialiste du Droit, fut congédié pour avoir contesté sur son blogue la décision de la direction de fermer des journaux régionaux.

5. Hervé Kempf, dans « L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie », parle de l’utilisation à des fins de propagande politique des médias de Power Corporation par son fondateur feu Paul Desmarais.

6. Trois dogmes à respecter dans les journaux de Gesca, en raison des intérêts politiques et financiers des patrons : fédéralisme et néolibéralisme avec des biais en faveur de la privatisation des services publics et de l’expansion de l’industrie pétrolière des sables bitumineux d’Alberta.

Outil 5 : Alain Saulnier, ancien directeur de l’information, a mentionné, lors du lancement de son livre, que les conservateurs de Harper, tout comme les libéraux lorsqu’ils sont au pouvoir, agissent avec Radio-Canada comme s’ils en étaient les propriétaires.

Rappelons que le diffuseur public ICI-Radio-Canada, comme toutes les autres sociétés d’État, a le mandat de promouvoir l’unité canadienne. Ce biais pro-fédéraliste imposé se reflète ainsi dans la couverture médiatique, comme ce fut le cas lors des référendums de 1980, 1992 et 1995, tel que l’a révélé le 3e tome de l’ouvrage collectif sous la direction de Jean-Herman Guay, « La bataille du Québec, Troisième épisode : 30 jours qui ébranlèrent le Canada ».

Le contrôle sur le contenu des grands médias par les patrons ne relève donc pas des « théories du complot ». Noam Chomsky a aussi déboulonné ce mythe depuis longtemps dans plusieurs ouvrages importants comme « La fabrication du consentement – De la propagande médiatique en démocratie ».

On parle d’un fait incontestable et documenté (à l’évidence très tabou) que Pierre Craig, en tant que journaliste, ne peut évidemment pas prétendre ignorer et préfère visiblement nier. On appelle ça : prendre le monde pour des valises ou, au mieux, de l’aveuglement volontaire.