Liberté de pensée et prise de parole pour tous !

Le portulan de l’histoire

En 1841, Monseigneur Bourget, en chemin vers New York, s’arrête à Burlington pour y rencontrer Ludger Duvernay qui assume toujours la présidence informelle de la colonie patriote états-unienne. Le but de sa visite est de prendre le pouls de la situation des exilés. Lors de leur entretien, l’ancien directeur de La Minerve fait preuve d’un sentiment religieux insoupçonné dans les propos anticléricaux qu’il publiait dans son journal. L’évêque en est tout aussi surpris que ravi.

Après Bourget, c’est Mgr Forbin-Janson qui se pointe à Burlington. La communauté catholique aurait grandement besoin d’une église, soutient l’évêque de New York. Duvernay s’empresse de prendre la tête du comité formé pour la construire. On pourrait croire qu’il ne rate aucune occasion de redorer son blason auprès de l’épiscopat ultramontain.

Qu’est-ce qui empêche tant Duvernay de retourner au pays ? Lorsqu’on lui pose la question, il répond : « Un sentiment d’honneur ! » La raison véritable est pécuniaire. La répression a saccagé son atelier, ses débiteurs ont profité de l’occasion pour oublier leurs dettes et sa récente tentative de créer un journal aux États-Unis, Le Patriote canadien, a fait long feu.

Au Bas-Canada, le Journal de Québec de Joseph-Édouard Cauchon endosse la cause de Louis-Hyppolite La Fontaine, mais la carence d’un équivalent montréalais se fait cruellement ressentir. Le chef réformiste dépêche alors des émissaires à Burlington pour inciter Ludger Duvernay à ressusciter La Minerve avec un appui financier réformiste. L’offre tombe à pic.

Le grand journaliste patriote est de retour à Montréal en 1842 et la première publication de La Minerve paraît en septembre. Le journal assure ses lecteurs qu’il restera fidèle à ses anciens principes, tout en les accommodant à la nouvelle réalité politique. La position de La Fontaine étant de souffler alternativement le chaud et le froid sur l’Union, la feuille militante pourra retrouver sa vigueur d’antan pour en dénoncer au moins les injustices. L’audience de Burlington a porté fruit. Mgr Bourget choisit de ne pas s’opposer à la renaissance de La Minerve, sous réserve que Duvernay se dote d’un comité de surveillance bien-pensant.

Depuis 1840, l’épiscopat s’est doté d’un journal pour exercer son apostolat et la direction des Mélanges religieux s’est engagée à faire de la religion la base de tous ses enseignements. « Nous nous attacherons principalement à éclairer le peuple sur ses devoirs et nous l’aiderons volontiers de nos conseils. Quant à la politique, nous nous bornerons à relater les événements principaux du jour ». Un vœu pieux qui ne demandera qu’à être brisé lorsque la couleur politique du « jour » entrera en conflit avec celle du calendrier liturgique.

Associé à la célébration de la Saint-Jean-Baptiste depuis le Banquet patriote de 1834, Ludger Duvernay est rapidement sollicité pour remettre sur pied une Association Saint-Jean-Baptiste. La créer, en fait, puisqu’elle n’a jamais existé comme telle. Le 8 juin 1843, c’est chose faite. Plusieurs membres de l’ancienne élite patriote se sont réunis pour fonder une association de bienfaisance dans le but d’aider des personnes d’origine française et de contribuer à leur progrès moral et social.

Mgr Bourget a statué que la fête du 24 juin débuterait par une messe solennelle, suivie d’une procession. Duvernay a insisté, à titre de commissaire ordonnateur, pour le maintien du banquet patriotique et institué à cet effet, une souscription qui marche bon train.

Le 20 juin, sur les quais de Montréal, des centaines de Montréalais observent un brasier qui dévaste la rive sud. Boucherville est en flammes. Une heure plus tard, le clocher en pierre de l’église paroissiale s’est écrasé dans le cimetière et une cinquantaine de maisons ont été rasées par la conflagration. Dans le contexte d’une telle tragédie, banqueter serait malvenu. L’Asso­ciation Saint-Jean-Baptiste trouve sa première occasion de bienfaisance. Avec l’accord des souscripteurs, les sommes déjà perçues pour le banquet patriotique seront versées pour venir en aide aux familles sinistrées.

Le 24 juin 1843, les Montréalais sont accueillis à l’église Notre-Dame par un pain béni splendide, haut de 18 étages, et la messe solennelle pour fêter la Saint-Jean-Baptiste est célébrée par Mgr Bourget. Elle est suivie par une procession des membres des sociétés de tempérance qui défilent avec leurs bannières et leurs insignes jusqu’à la cathédrale Saint-Jacques, rue Saint-Denis. Dans la soirée, le maire de Montréal Joseph Bourret, Ludger Duvernay, le nouveau co-Premier ministre Denis-Benjamin Viger et plusieurs anciens patriotes qui étaient également présents en 1834 improvisent à la sauvette un banquet nostalgique.

La fête nationale, politique et laïque, voire anticléricale, de 1834 est maintenant une fête religieuse, nationale et politique. Le goupillon de l’évêque antipatriote n’a pas béni en vain le sabre de la répression. La messe solennelle aura désormais priorité sur le banquet politique. Les toasts patriotiques de tous ont été remplacés, au maître-autel, par le toast catholique d’un seul.

Quant au saint patron lui-même, imposé par les patriotes et non par l’Église, il s’est repenti. De prophète qui propose la lumière et les lumières à la population, saint Jean Baptiste se transforme en héraut d’un rédempteur et d’un paradis qui n’est pas de ce monde. Le franc-maçon libéral s’est réformé en un conservateur ultramontain.

On est aux antipodes du toast proposé par le député patriote Louis-Antoine Dorion, le père d’Antoine-Aimé et de Jean-Baptiste Éric, lors du banquet de Saint-Ours, en 1836 : « Au roi d’Angleterre ! qu’il n’oublie jamais qu’il n’est nulle forme de gouvernement dont la prérogative soit d’être immuable, nulle puissance politique qui, créée d’hier ou d’il y a mille ans, ne puisse être attaquée dans dix ans ou demain ! »

Le 1er juillet 1844, vingt et un coups de canon tirés de l’île Sainte-Hélène marquent l’ouverture de la session et l’entrée du Parlement dans ses nouveaux locaux du marché Sainte-Anne. Le Parlement siège là où, l’an dernier, on fondait l’Association Saint-Jean-Baptiste, dont le président Denis-Benjamin Viger est également aux commandes du gouvernement de l’Union. Le septuagénaire a remplacé La Fontaine à la tête d’un ministère conjoint avec William Henry Draper.

Dès son arrivée, Viger fait remettre à Julie Papineau les papiers saisis chez elle en 1837 et assure le retour de son fils Amédée, en le nommant au poste de Commissaire au recensement. Le frère de Louis-Joseph Papineau, Denis-Benjamin, siège également au ministère Draper-Viger. Les mauvaises langues soutiennent que c’est parce qu’il est à moitié sourd.

À Paris, Louis-Joseph pour sa part demeure tout aussi dur d’oreille aux appels de ses anciens partisans. « Je ne dois pas aller au Canada à l’invitation de monsieur Viger pour avoir le déplaisir de me trouver diamétralement en opposition avec lui », écrit-il à sa femme Julie. « Et ma foi, je n’y dois pas beaucoup plus aller à la demande de mes amis. Je ne puis aller en Canada pour me trouver de suite en opposition avec ceux qui ont été bienveillants pour moi, et en ligue avec ceux qui ont été au moins indifférents pour moi. Ce qui serait le cas ! » Le chef patriote n’a rien perdu de son acuité politique.

Pendant que les anciens de 1837-1838 se refont une virginité politique, Monseigneur Ignace Bourget s’active. Il ne se contente pas d’encourager la dévotion à la Sainte Vierge. Il s’emploie énergiquement à combler le vide intellectuel créé par la mise au ban du libéralisme anticlérical des patriotes. De concert avec l’évêque de Québec, il met sur pied l’œuvre des bons livres qui ne rendra accessibles que les ouvrages « dignes d’être lus ».

Le 17 septembre 1844, au numéro 8 de la place d’Armes, à côté du bureau de la fabrique de la paroisse Notre-Dame, la Bibliothèque de Montréal a ouvert ses portes. Les règles sont sans équivoque. Aucun livre ne sera acquis pour la bibliothèque, soit par don ou par achat, à moins qu’il n’ait été vu et approuvé par son président, lequel sera de droit le curé de la paroisse.

Les assemblées se tiendront à la sacristie ou au presbytère et les vicaires jouiront des mêmes privilèges et avantages que les membres directeurs. En raison des services importants qu’ils seront appelés à rendre pour la distribution des livres, le soin et l’entretien de la bibliothèque, ils ne seront pas tenus de payer les 10 chelins d’entrée ou de souscription.

Dans l’esprit de Bourget, le but de l’œuvre des bons livres est de combattre l’impiété, « en opposant aux livres impies des livres pleins de la doctrine de la foi » ; de conserver les mœurs, « en opposant aux livres obscènes et corrupteurs, des livres qui ne respirent que la morale la plus pure » ; de faciliter l’instruction « en ménageant aux familles et aux individus des lectures sûres, variées, agréables et absolument gratuites, en un mot, d’être utile à toutes classes de la société » ; de défendre la religion et les bonnes mœurs par les moyens opposés à ceux que leurs ennemis ont pris pour les détruire.

Des ennemis qui ne tardent pas à se manifester. Trois mois plus tard, le 17 décembre, à sept heures du soir, on pouvait voir, ça et là, plusieurs petits groupes de jeunes hommes longeant les principales rues et se dirigeant vers le centre de Montréal. « Qu’y avait-il donc de si extraordinaire ? Où allait cette foule de jeunes gens ? » se demande Jean-Baptiste-Éric Dorion. « Suivez-les dans la petite rue Saint-Jacques ; entrez dans le couloir où ils se précipitent avec ardeur; montez à la salle de la Société d’histoire naturelle et vous saurez ce qu’ils y vont faire. »

Jeune intellectuel radical, Dorion est l’un des organisateurs de la rencontre. « Ils ont répondu à l’appel de plusieurs jeunes amis de leur pays qui sentent le besoin de créer un point de ralliement pour la jeunesse de Montréal, – celle qui ne renie pas Papineau, il va sans dire – un centre d’émulation où chaque jeune homme qui entre dans le monde pourrait venir s’inspirer d’un pur patriotisme, s’instruire en profitant des avantages d’une bibliothèque commune – laïque, libérale, libertaire – et s’habituer à prendre la parole en prenant part aux travaux de cette tribune ouverte à toutes les classes et à toutes les conditions ».

Les deux cents jeunes gens, réunis dans ce forum collégial, confirment le besoin criant d’une nouvelle association et procèdent sans plus tarder à sa fondation sous le nom d’Institut canadien de Montréal, lequel se voudra tout à la fois patriotique, éducatif et démocratique.

Ses membres se réuniront une fois chaque semaine et auront à leur disposition une bibliothèque et une chambre de lecture. Un cabinet où on trouvera des périodiques en provenance des différentes parties du Canada et de l’étranger. Bref, une émancipation de l’information.

La grande première de l’Institut est la création d’une société de discussion où « l’exercice de la parole n’est plus le monopole exclusif des membres du barreau, rappelle Joseph Doutre, il est ouvert à tout le monde et chacun, quelle que soit sa position sociale, peut briguer les honneurs rendus dans tous les pays à l’orateur disert ». Après la liberté de s’informer qui garantit la liberté de pensée, la prise de parole pour tous !

Le goût d’« arborer une casquette rouge au bout d’une pique » n’est pas venu à la jeunesse de ses mauvaises lectures romantiques. Elle ne se reconnaît plus dans le réformisme capitulard ou le nationalisme bien-pensant des anciens patriotes. Qu’a-t-elle en commun avec les épouses des révolutionnaires de 1837, devenus les notables de 1845, qui se disputent maintenant l’honneur de faire la quête à la grande messe solennelle du 24 juin ?