Postfaces

Les Anglos passent au cash

Nous savions déjà que François Barcelo – enfin, son alter ego – haïssait les bébés et les vieux, mais nous ignorions qu’il ne piffait pas les Anglais. Pourquoi ? À cause des Plaines d’Abraham, du coup de la Brinks, de la loi sur les mesures de guerre, du rapatriement de la Constitution, de Richard Henry Bain...

Directeur adjoint d’une banque de Sainte-Cécile-de-Bougainville, le héros de son nouveau roman craint de perdre son emploi depuis l’ouverture d’une banque anglaise dans son village. Pour se venger, il en planifie le braquage.

Tout baigne dans l’huile jusqu’à ce qu’il prenne la fuite avec son sac plein de dollars. Là, erreur fatale, il se trompe de bus et grimpe dans un car rempli... de touristes anglophones. Et alors, mes aïeux ! le héros de ce roman noir rit jaune !

J’haïs les Anglais, François Barcelo, Coups de tête, 2014

L’amour secret d’un curé

L’infatigable chercheur Georges Aubin a mis la main sur les lettres intimes du curé René Joyer à l’une de ses paroissiennes. Fuyant la Révolution française, l’abbé Joyer débarque à Québec en 1792. On l’expédie à Caraquet pour forger son caractère intempestif.

Contraint de gérer des cas d’inceste et confronté à des prêtres qui se débauchent, il garde le cap. Rassurés, ses supérieurs le nomment curé de Saint-Sulpice, dans Lanaudière, où il s’attache à Louise de Lavaltrie, sœur du seigneur du même nom.

Est-ce pour l’éloigner du péché que l’évêque le mute à Saint-André de Kamouraska ? Leur liaison épistolaire se poursuivra néanmoins, mais le curé devra se résigner : il ne reverra « sa chère sœur » que dans la « bienheureuse éternité ».

Joyer prêtre, Lettres d’amour à Mademoiselle de Lavaltrie, Georges Aubin, Éditions Point du jour, 2014

La faute aux méchants séparatistes !

Quel polar palpitant ! Du moins jusqu’à la page 462. Mais là, le jupon de la romancière canadienne-anglaise Louise Penny dépasse. Imaginez ! L’ins­pecteur-chef Gamache, sorte de Wallender québécois, qui enquête sur un complot pour faire sauter le pont Champlain, démasque les coupables : le Premier ministre du Québec et le grand patron de la Sûreté du Québec.

Et pourquoi nos deux lascars veulent-ils causer le plus de morts possible en faisant tomber le pont ? Parce que ce sont deux méchants « séparatistes » ! Comme le pont est de juridiction fédérale, la faute en reviendra à Ottawa qui a négligé de l’entretenir.

L’hypothèse de Penny : les Québécois seront très fâchés, ce qui facilitera l’indépendance du Québec… La « faille » évoquée dans le titre se trouve dans ce dénouement abracadabrant. L’autre histoire dans l’histoire raconte la vie tourmentée des célèbres jumelles Dionne, rebaptisée les « quintuplées Ouellet ».

La Faille en toute chose, Louise Penny, Flammarion, 2014

L’inceste, selon Freud

Freud ne l’a jamais avoué à personne : enfant, il a été traumatisé par un père pervers qui a saccagé la vie de sa sœur et de son frère. La romancière Éliette Abécassis nous révèle cet inceste paternel.

Ce crime abominable auquel lui-même a échappé a marqué sa vie au point où, devenu analyste de l’âme humaine, il en a fait la source des troubles du comportement, telle l’hystérie, rencontrée chez ses patients.

À partir des sévices sexuels subis dans l’enfance, il a échafaudé sa théorie du complexe d’œdipe qui s’inspire du mythe grec du « complexe paternel ». Selon lui, les filles désirent inconsciemment leur père, alors que les garçons le jalousent, à cause de l’amour qu’ils éprouvent envers leur mère, ce qu’il a lui-même vécu à l’adolescence.

Son secret, Freud veut le cacher aux nazis qui envahissent l’Autriche. Or, ceux-ci n’ont que faire des théories freudiennes qui expliquent le mal par la sexualité, alors que, pour créer une race pure, ils éradiquent les faibles, les dévoyés, les handicapés et, bien sûr, les Juifs comme Freud. La Gestapo se prépare à l’arrêter. Il quitte Vienne, sa ville bien-aimée, même s’il se croit intouchable à cause de sa notoriété.

Un secret du docteur Freud, Éliette Abécassis, Flammarion, 2014

Confidences de journalistes

Aux Correspondances d’Eastman, l’été dernier, le journaliste politique Daniel Lessard a reconnu qu’il écrit des romans pour dire enfin ce qu’il pense sans se faire taper sur les doigts par ses patrons de Radio-Canada...

Son dernier polar s’inspire d’un fait divers jamais élucidé trouvé dans les papiers de son grand-père, jadis maire de Saint-Benjamin, en Beauce. En 1944, Rachel, une excentrique Beauceronne reluquée par tous les hommes, est trouvée morte dans son puits. Les soupçons pèsent sur plusieurs villageois et leur curé se cache commodément derrière le secret du confessionnal. Beau portrait des mœurs qui prévalaient dans le Québec rural sous le règne du Premier ministre Duplessis et du cardinal Villeveuve.

Qu’elle signe ses articles dans La Presse ou un roman sur les violences que les hommes les plus misogynes de la planète font subir aux femmes afghanes comme Soraya, Michèle Ouimet est égale à elle-même. Une écriture maîtrisée, dense, belle. Cependant, son roman peut laisser le lecteur sur sa faim parce que le sort terrible réservé à Soraya est en somme marginal dans le récit centré plutôt sur le petit monde du journalisme montréalais avec ses imperfections, ses mémérages et ses liaisons faciles de salle de rédaction.

Le Puits, Daniel Lessard , Pierre Tisseyre, 2014

La promesse, Michèle Ouimet, Boréal, 2014

La Jeanne d’Arc du Mali

Je m’attendais à ce qu’Érik Orsenna nous décrive les terribles sévices réservés aux Maliens du nord de ce pays tombé aux mains des djihadistes de l’islam. Il a plutôt choisi le mode fantaisiste, voisin de l’ironie, pour relater le périple de Madame Bâ, une Malienne de l’âge d’or expatriée en France, qui se prend pour une Jeanne d’Arc africaine.

Cette « Grande Royale » rentre au Mali pour en chasser – sans armes ni soldats ni blindés – les djihadistes. N’ayant pas la langue dans sa poche, elle se croit assez forte pour accomplir sa mission par l’exemple et la parole. Puisque les islamistes ont brûlé toutes les écoles pour filles, l’éducation étant réservée aux hommes, elle en ouvre une à Tombouctou.

Un scénario intéressant, mais noyé dans le bavardage et le superfétatoire propre à une certaine littérature française. Inutile de dire que « l’œuvre » de libération de Madame Bâ échoue, malgré la force d’intervention française et la visite loufoque du président François Hollande lui-même.

Mali, ô Mali, Érik Orsenna, Stock, 2014

Pleins feux sur l’Église triomphante

Ces cinq livres magnifiquement illustrés racontent Québec aux grandes heures de l’Église triomphante. J’aime particulièrement celui consacré à la petite église de la Place Royale érigée sur le site de l’habitation de Champlain. Louis XIV l’a rebaptisée Notre-Dame-des-Victoires quand, en 1691, Frontenac a vaincu la flotte anglaise de Phipps par la bouche de ses canons.

Un ouvrage qui tire de l’oubli les fondateurs de l’Église pionnière, depuis Cartier, Champlain et Mgr de Laval. Deux autres détaillent l’architecture de la basilique-cathédrale et racontent ses vitraux. Un dernier retrace 350 ans d’histoire de la paroisse Notre-Dame de Québec à travers ses curés. Des exemples ? Jean-Félix Récher, dont la cathédrale a été bombardée par les Anglais en 1759, qui nous a laissé son « Journal du siège de Québec ». Et Louis-Joseph Desjardins, amateur d’art qui, en 1817, a fait venir de Paris 200 tableaux sortis des églises pendant la Révolution française.

Notre-Dame de Québec 1664-2014, Collectif dirigé par Jean-Marie Lebel, Septentrion, 2014