La pauvreté et Oxfam face à l’aveuglement néolibéral

Insatiable richesse : toujours plus pour ceux qui ont déjà tout

Les causes des inégalités sociales et des conséquences désastreuses du néolibéralisme sur la lutte à la pauvreté (et le réchauffement climatique) figurent assurément parmi les sujets tabous sur lesquels les grands médias néolibéraux n’aiment visiblement pas trop se pencher.

Le traitement médiatique accordé à la sortie du dernier rapport annuel d’Oxfam sur les écarts de richesse perpétuels entre le 1 % le plus riche de la Terre et les 99 % restants en est justement un bel exemple.

« Le 1 % les plus riches possèdera plus que le reste de la population mondiale en 2016 ». Voici comment Oxfam, un organisme dédié à la lutte contre la pauvreté présent dans 90 pays et fondé en 1942, a récemment annoncé, sur son site Web, la publication de son plus récent rapport annuel sur les écarts de richesse, intitulé « Insatiable richesse : toujours plus pour ceux qui ont déjà tout ».

Ce titre dit tout. Tout ce que les pouvoirs politiques, économiques et médiatiques d’allégeance néolibérale n’ont pas envie d’entendre. C’est-à-dire que ce système néolibéral implanté depuis plus de 30 ans, tel un cercle vicieux, est une machine monstrueuse et inhumaine programmée pour engendrer des inégalités et un accroissement récurrent de la pauvreté.

Bref, on parle d’un cycle infernal d’inégalités causées par des systèmes politiques et économiques basés sur des règles discriminatoires visant à avantager une infime minorité de privilégiés. On appelle ça du féodalisme extrême organisé et légalisé. Mais nous sommes apparemment en démocratie et en 2015...

Le rapport annuel d’Oxfam comporte d’ailleurs son lot de statistiques dignes d’un film d’horreur. Un film toujours plus apeurant d’année en année. Comme le fait que la fortune cumulée des 85 personnes les plus riches du monde égale celle de la moitié de la planète la plus pauvre, soit « seulement » 3,5 milliards d’humains. Ou encore que plus d’un milliard d’humains doivent survivre avec moins de 1,25 $ au quotidien pour faire face à tous leurs besoins.

Le rapport 2015 comprend une liste de sept recommandations aux gouvernements du monde entier. Des recommandations dont les grands médias se sont bien gardés de parler :

1. Mettre un frein à l’évasion fiscale des entreprises et des grandes fortunes ;

2. Investir en faveur de la gratuité et l’universalité de services publics, comme la santé et l’éducation ;

3. Répartir équitablement la charge fiscale, l’allégeant du côté du travail et de la consommation, tout en taxant davantage le capital et les richesses ;

4. Instaurer un salaire minimum et œuvrer à un salaire décent pour l’ensemble des travailleuses et travailleurs ;

5. Instaurer une législation en faveur de l’égalité salariale et promouvoir des politiques économiques assurant le traitement équitable des femmes ;

6. Mettre en place une protection sociale suffisante pour les plus pauvres, notamment la garantie d’un revenu minimum ;

7. Adopter l’objectif commun de lutter contre les inégalités à l’échelle internationale.

Oui, La Presse a au moins eu la décence de parler du rapport. Sauf que le seul « reportage » publié à cet effet, le 19 janvier, ne traite pas des facteurs de causalité reliés aux inégalités ni des sept recommandations aux gouvernements du monde entier.

La Presse a même eu le culot de discréditer « subtilement » le rapport en terminant l’article avec (roulement de tambour) : l’avis de l’experte.

Traduction : Le rapport d’Oxfam est un rapport d’amateurs. Bref, Oxfam est ben mignon avec sa p’tite étude idéaliste, probablement réalisée par une fillette de 7 ans, vivant dans un pays sous-développé et n’ayant qu’un boulier pour compter, mais ça ne fait pas le poids devant L’AVIS DE L’EXPERTE. En grosses lettres, pis au singulier, comme si y’avait qu’un seul appel à l’autorité possible.

Une prof d’université en Ontario, apparemment spécialisée dans les questions de pauvreté qui, comme par hasard, est venue semer le doute sur l’étude. Tout d’abord sur sa sortie ponctuelle, à l’aube du Forum économique de Davos, qui ne viserait qu’à influencer l’opinion publique, alors que la propagande néolibérale en faveur de l’austérité est pourtant en vigueur toute l’année. Mais aussi sur sa méthodologie, sans toutefois préciser pourquoi.

Certaines critiques de la méthodologie de l’étude d’Oxfam portent sur le fait que seuls les actifs enregistrés des citoyens sont comptabilisés. Des économistes avancent même qu’un étudiant endetté aux USA serait ainsi considéré plus pauvre qu’un Africain vivant dans un camp de réfugiés qui ne détient aucun bien.

Selon Vincent Geloso, chercheur de l’Institut économique de Montréal, publié chez Québecor (et parfois diffusé à RDI) :

« Lorsque certains affirment qu’il y a de gigantesques écarts de richesse grandissant à l’échelle mondiale, ils utilisent la richesse financière, qui n’inclut pas cette montagne de capital, qui est inutilisable en l’absence de reconnaissance légale. Les tranches de population les plus pauvres de la terre détiennent beaucoup plus de richesse qu’on croit. »

La théorie à laquelle Geloso fait référence remonte à 2000 et porte sur le « capital mort » de l’économiste Hernando De Soto, surnommé « le gourou planétaire du populisme néolibéral » par le sociologue Mike Davis ! Un capital de richesse non enregistrée appartenant aux pauvres estimé à 9,3 billions $. Une estimation que Geloso juge d’ailleurs un peu élevée.

Tant qu’à faire des suppositions sur des estimations de richesses non enregistrées, est-ce que Geloso est conscient que 9,3 billions de $ divisés par environ 2,5 milliards prétendus « pas si pauvres » humains, en 2000, ne donnait au bout du compte que 3 720 $ en moyenne par personne ?

Ce nombre est certainement moins élevé, car cette estimation ne tient pas compte du fait que les richesses non enregistrées des pays sous-développés sont distribuées d’une façon aussi inégale que dans les pays industrialisés, au profit d’une minorité privilégiée.

Bref, Geloso parle de la « montagne de capital » non enregistrée des pauvres, comme l’exemple fictif d’un petit homme d’affaires péruvien qui détiendrait un capital de 3 720 $ au total ? Wow ! On imagine son palace avec 3 720 $, moins l’équipement hi-tech de sa super compagnie, le véhicule lettré, le mobilier, plus les vêtements et la multitude d’objets précieux de sa famille et ses enfants… La grosse vie sale !

Et est-ce que Geloso est conscient que la richesse du 1 % qu’il défend constamment (notamment en affirmant que les salaires des pdg n’ont rien de scandaleux) ne se limite pas qu’à des actifs enregistrés ? Que dire des paradis fiscaux dont certains estimaient la valeur à plus de 25 billions d’euros, il y a quelques années ?

Concluons brièvement sur les deux articles d’Alain Dubuc. Dans « Le Retour du pendule », le chroniqueur pro-austérité a dénigré le rapport d’Oxfam en affirmant qu’il serait « moins un document d’analyse qu’un moyen de frapper les esprits ».

Ou encore dans « La colonne des revenus », un article destiné aux syndicats et à la « virulente » gauche « radicale » qui feraient dans la « pensée magique » à vouloir augmenter les revenus des gouvernements en allant chercher plus d’argent dans les poches des entreprises et des plus riches.

Vous savez, cette même « pensée magique » ayant déjà poussé Alain Dubuc à croire à la légende de « L’effet libéral » sur l’économie avec l’élection du gouvernement Couillard. Elle le pousse encore à croire qu’un gouvernement d’une population grandissante peut présenter un budget équilibré en multipliant les soustractions et en limitant les additions ?