Magnifique thriller d’une invraisemblable tromperie

Le Profil Amina, un documentaire de Sophie Deraspe

Avant de publier sur le blogue de sa cousine Amina, Rania Ismaïl avertit Sandra Bagaria qu’elle vient de recevoir un appel du père d’Amina. Sa fille a été enlevée par trois hommes du parti Baas. L’intensité émotive grimpe d’un cran. Les sentiments de la jeune professionnelle de Montréal se teintent de peur pour sa malheureuse bien-aimée moyen-orientale.

La mobilisation s’organise sur les réseaux sociaux. Un appel urgent pour libérer Amina fait boule de neige. Il faut à tout prix éviter la torture, voire le viol, à la révolutionnaire américano-syrienne.

Avec Le Profil Amina, Sophie Deraspe signe un long métrage documentaire aux allures de suspense sur la Gay Girl in Damascus, quatre mots qui ont enflammé la blogosphère au mois de février 2011.

Sandra Bagaria avait été attirée, non seulement, par le blogue d’Amina Arraf, mais aussi et surtout par le joli minois de la magnifique brunette. La jeune professionnelle de Montréal se relevait péniblement d’une histoire amoureuse qui l’avait fragilisée. Ainsi n’allait-elle pas se méfier de ce qui l’attendait.

Salut Sandra. Merci de m’ajouter. Tu es vraiment superbe. Xoxo

Merci Amina. Tu es très sexy aussi. Où habites-tu ?

À Damas, en Syrie. J’ai grandi entre ici et les États-Unis.

La Syrie… Je rêve d’y aller. Je suis née en France, mais je vis à Montréal. Tu es gaie, j’imagine. Moi oui – si tu en doutais.

Oui, je suis gaie. Je dois t’avertir : je suis très sensuelle.

J’aime ce genre d’avertissement. À mon tour de t’avertir : j’ai beaucoup d’énergie.

Je vais t’apprendre ce que les filles arabes font si bien sous les couvertures.

Je vais te montrer pourquoi les Françaises embrassent si bien.

Ces textos annoncent le début de la passion dévorante qui unira, sur la Toile, les destins de Sandra Bagaria et Amina Arraf. Déjà, on sait Sandra éprise d’Amina. Son cœur et son esprit battent à l’unisson pour Damas et la Syrie.

« J’étais animée par ce qui se passait en Syrie », dit celle qui dormait avec son BlackBerry. L’inquiétude de tous les instants se mêlait à la fascination pour les gens qui font le choix de se prendre en main, de partager leur point de vue, de croire en leurs droits. « Sois prudente, mon amour », lui répétait-elle.

Le film est parsemé de documents d’archives. Des extraits de scènes de manifestations réprimées et d’affrontements violents entre une foule gonflée à bloc et les forces de l’ordre ont été soigneusement choisis par la cinéaste pour ajouter à l’effet dramatique. Des coups de feu retentissent, des cadavres criblés de balles jonchent le sol.

La musique originale de Sam Shalabi ajoute une note d’exotisme et de mystère lorsque qu’apparaît le profil d’Amina dans les ruelles étroites de Damas.

Chez Sandra, à Montréal, le décor mi-ombre mi-lumière de son appartement distille une atmosphère troublante. Particulièrement réussis, ces éléments filmiques permettent d’arrimer la réalité à la dimension fictive de l’histoire.

Coup de théâtre. Les services secrets syriens venus arrêter Amina sont repoussés par son père qui l’enjoint de quitter la maison familiale par mesure de sécurité. L’information apparaît sur le blogue. Du coup, piqués par la poignante épopée, le nombre d’internautes quintuple. Atterrée, Sandra s’énerve. « Cache-toi mon amour », la supplie-t-elle.

L’étau se resserre. On cherche Amina, mais elle reste désespérément introuvable. Le doute s’installe chez Sandra.

Si vous avez vu l’émission du 25 janvier 2015 de Tout le monde en parle, alors que Guy A. Lepage recevait, sur son plateau, Sophie Deraspe et Sandra Bagaria, vous savez déjà que cette dernière a été la regrettable victime d’une invraisemblable tromperie.

La supercherie est révélée lorsque Newsnight, une émission hebdomadaire de la BBC abonnée à la controverse, reçoit sur son plateau Jelena Lecic, une jeune Croate, demeurant à Londres. C’est sa photo qui apparaît trompeusement sur le blogue d’Amina.

Pour Sandra, le doute se transforme alors en vérité. Éplorée, démolie, profondément humiliée, elle constate qu’Amina Arraf n’est, en réalité, qu’un avatar. Sa réalité devient une fiction.

Le documentaire de Sophie Deraspe a servi de catharsis à Sandra Bagaria qui a accepté d’y jouer son propre rôle. Une enquête auprès des journalistes et des blogueurs, qui ont diffusé cette étonnante histoire, a mené la Montréalaise aux quatre coins de la planète, de San Francisco à Washington, d’Istanbul à Tel-Aviv.

« J’ai relu ses archives et ses textes, recoupé les informations, cherché des indices », affirme la blogueuse Liz Henry de San Francisco. Reconnaissant des schémas narratifs, elle avait soupçonné l’imposture.

Danny O’Brien, un journaliste américain, qui travaillait à l’époque au Comité de protection des journalistes, a contribué à démasquer celui qui se cachait derrière cette malversation.

Quant à Rami Nakhla et Malath Aumran, militant et journaliste syriens, ils ont attaché les ficelles qui ont permis à la vérité de faire surface.

On ne peut rester indifférent au documentaire de Sophie Deraspe. Le montage serré, l’enquête internationale, réglée au quart de tour par Sandra Bagaria, font de ce magnifique thriller un film qui saisit le spectateur aux tripes.

En fin de parcours, Sandra Bagaria livre les détails statistiques de sa cruelle aventure. A Gay Girl in Damascus, actif pendant 112 jours, compte 135 entrées, soit en moyenne plus d’une par jour. Il a demandé plusieurs heures d’écriture et de recherche. Il a retenu l’attention de 2180 abonnés et comprend 1141 commentaires, sans compter les réponses personnelles – puisque Amina partageait son adresse personnelle. Pendant les 6 mois qu’a duré la relation, les deux ont échangé des centaines de courriels et des milliers de textos, soit 2 ou 3 heures par jour passées en ligne ensemble.

Le Profil Amina fait suite à Rechercher Victor Pellerin (2006), Les signes vitaux (2009) et Les loups, un troisième long métrage de fiction qui a ouvert les Rendez-vous du cinéma québécois récemment.