Qui donc démêlera la mort de l’avenir ?

Le 14 juillet 1966, Jean Corbo allait au rendez-vous de son geste

Après Laurentie (2011), une coréalisation avec Simon Lavoie, qui a connu un parcours émaillé de prix dans les festivals internationaux, Mathieu Denis revient avec Corbo, un long métrage de fiction, dont il assure seul le scénario et la réalisation. S’il était question de désengagement et de léthargie dans le premier film, le deuxième est d’une toute autre teneur.

Cette fois, le jeune réalisateur explore l’engagement profond et entier d’un adolescent de 16 ans en quête d’affirmation nationale alors que le Front de libération du Québec (FLQ) était dirigé par le tandem Vallières-Gagnon.

Le 14 juillet 1966, dans la cour de l’usine Dominion Textile du quartier Saint-Henri à Montréal, Jean Corbo pose une bombe. Elle lui éclate dans les mains. L’attentat résonne partout au Québec. Le drame, écrit et réalisé par Mathieu Denis, raconte l’histoire du militant en herbe jusqu’à sa mort tragique.

Le père de Jean, Nicola Corbo, d’origine italienne avait épousé Mignonne, une Québécoise de souche à qui il avait offert une vie aisée. Bourreau de travail, comme la majorité des Italiens installés à Montréal, il avait réussi en affaires. Il avait installé sa famille à Ville Mont-Royal et une Cadillac de l’année scintillait devant la porte. Leurs fils fréquentaient les meilleurs collèges de Montréal.

La dualité identitaire, inscrite dans l’ADN des garçons, avait inspiré chez eux une réflexion politique. Parti­culièrement chez Jean. C’est au contact de deux jeunes militants d’extrême-gauche qu’il rejoint les rangs du FLQ. L’engagement est pour lui un geste de rupture avec ses origines biologiques. Il a trouvé son camp.

« Veux-tu ben m’dire ce qu’un p’tit gars de Ville Mont-Royal fait icitte ? », lance le chef du Mouvement de libération populaire (MLP), une cellule felquiste fondée par Pierre Vallières en juin 1965. Malgré ces premières hésitations, le nouveau militant est accepté au sein du groupe révolutionnaire qui sévit au Québec depuis sa formation en 1963.

« On se retrouve à l’époque en plein âge d’or des luttes d’affirmation nationale. La plupart des pays colonisés sont en voie d’être libérés de leur métropole, ou l’ont déjà été. Des exemples retentissants justifient le recours à la violence pour faire avancer une cause politique : l’Algérie, Cuba, le Viêt Nam, le Congo pour ne nommer que ceux-là », précise Mathieu Denis, dans une entrevue accordée à Charles-Henri Ramond, concepteur et rédacteur en chef du site Films du Québec. Le FLQ de 1966 s’abreuve à ce mouvement mondial.

C’était dans l’air du temps. Dans le film, on voit Jean Corbo lire avec intérêt Les Damnés de la terre, de Frantz Fanon, un des grands théoriciens de la décolonisation. Il se présente régulièrement aux réunions du MLP, dont il partage avec ses camarades les idées de la libération du joug impérialiste ou colonialiste. La violence n’est pas un choix, mais une nécessité en réponse aux brimades imposées par le conquérant. L’action directe est la voie à privilégier.

À l’époque, les francophones ont de la difficulté à se faire servir dans leur langue dans les magasins du centre-ville de Montréal. À l’usine comme à la manufacture, le travailleur est forcé de parler la langue des patrons qui, en cas de grève, font appel à des briseurs de grève.

La Révolution tranquille est chose du passé. Nous sommes au printemps d’une année cruciale. Pendant que se prépare l’attentat à La Grenade Shoe Manufacturing, Corbo est chargé de la distribution de La Cognée, la publication officielle du FLQ, parue pour la première fois en octobre 1963. Il accompagne ses amis Julie et François lors de tournées nocturnes pendant lesquelles ils peignent des graffitis sur les murs des usines en grève.

« La politique n’a jamais rien donné au Québec », constate Jean, devant son père ébranlé par les résultats de l’élection du 5 juin 1966, lui, un fervent partisan du Parti libéral. Face à la défaite mordante du RIN, l’arrivée au pouvoir de l’Union Nationale et l’élection de Daniel Johnson comme Premier ministre du Québec, un constat s’impose. Il ne reste plus qu’à passer à l’action.

Le 14 juillet 1966, « … tu allais Jean Corbo au rendez-vous de ton geste… qui donc démêlera la mort de l’avenir », écrivait Gaston Miron dans le poème Le Camarade, dédié au jeune militant, mort au combat. Selon le réalisateur, « cet écrit scelle en quelque sorte le destin de Jean avant même qu’il ne se soit accompli. J’ai souhaité que l’on ressente cela dans Corbo ».

Mathieu Denis a mis en scène des acteurs jeunes, parmi les plus talentueux de leur génération. Il les a choisis en fonction de l’âge qu’avaient les felquistes en 1966. Anthony Therrien est un acteur de 16 ans, l’âge de Jean Corbo au moment des événements tragiques qui l’ont conduit à sa mort. De même pour Julie (Karelle Tremblay) et François (Antoine L’Écuyer), les deux jeunes recrues du FLQ, amis de Jean.

Anthony, Karelle et Antoine portent dans leur regard, leur manière de bouger et d’appréhender les scènes toute la fougue que seule leur jeunesse peut contenir. Il y a une manière d’être à 16 ans qui se perd au fil des années.

Le cinéaste instaure dès les premières images un climat de suspense qui tient le spectateur rivé à l’écran avec un montage serré, une reconstitution historique qui fera plaisir à plusieurs et une distribution d’acteurs de qualité.

Soulignons les prestations remarquables de Tony Nardi dans le rôle de Nicola Corbo, le père de Jean et de Dino Tavarone qui joue un grand-père aux idées beaucoup plus révolutionnaires que celles de son fils.

Ce film n’est pas qu’une histoire touchante. Il comporte un élément révélateur sur la jeunesse universelle qu’on tente trop souvent d’oublier : son impétuosité et sa générosité, un véritable mélange explosif.

Tenter de réprimer les jeunes Québécois par la force comme on le fait depuis le printemps érable ne peut mener qu’à la recrudescence de leur volonté d’aller plus loin, de casser les barrières érigées par l’autorité et de réclamer, plus haut et plus fort, ce qu’ils croient juste et nécessaire pour la société de demain, celle dans laquelle ils devront vivre.

Jamais les barrières ne seront assez hautes et solides pour les arrêter.

Nous regretterons tous les Jean Corbo du monde.