UQAM &#58 où est le juste milieu ?

Des dirigeants qui ne croient pas en la jeunesse sont indignes de diriger

Professeur retraité depuis moins d’un an de l’UQAM et vice-président des Artistes pour la Paix, je ne peux rester indifférent à ce matraquage médiatique de titres destructeurs (« saccage à l’UQAM »), d’éditoriaux blâmant unilatéralement les étudiants manifestants et de prises de position mises en gros titres en faveur du recteur (Lise Bissonnette, Bernard Landry), mais surtout contre le syndicat des professeurs (Yves Boisvert, Richard Martineau, etc. ).

Je crois que ni la démission de Mme Nevert, ni celle de M. Proulx, ni l’expulsion d’étudiants n’arrangera quoi que ce soit. Voici ma position, qui ne sera pas populaire parce qu’elle blâme chacune des parties, mais que je crois néanmoins utile pour entreprendre un dialogue constructif à l’intérieur d’une UQAM dont je suis fier.

L’appel du Syndicat des Professeurs de l’Université du Québec à Montréal le 10 avril 2015 résonne, porté par la voix de sa présidente Michèle Nevert, qui s’est même interposée entre matraqueurs et étudiants. C’est un appel que, tout comme Max Roy, président

de la Fédération des Professeurs d’Universités, nous croyons irrésistible :

« Nous condamnons vigoureusement tout acte de violence, d’intimidation et de vandalisme commis à l’intérieur de l’université, nous réitérons notre appel au calme, au respect et au dialogue. Nous appelons les associations étudiantes à exercer leurs moyens de pression légitimes dans les limites de leur application en régime démocratique (respect des personnes et des biens, limitation des levées de cours aux effectifs étudiants concernés, encadrement des actions pour éviter les débordements), et nous réitérons notre appel à la direction de l’UQAM qu’elle sursoie aux mesures contestées (expulsions, injonctions, recours à la police). »

Quant aux actes disgracieux des derniers jours, nous en imputons la responsabilité en premier lieu au ministre de l’éducation, François Blais, que la députée de Québec Solidaire Manon Massé a accusé à bon droit de jeter de l’huile sur le feu.

Le ministre est membre d’un gouvernement sauvagement néolibéral qui attaque l’éducation publique, sans toucher aux écoles privées, et assène au système de santé des coupures en règle qui pénalisent les plus faibles de notre société.

Ses coupures budgétaires (ou celles de son inénarrable prédécesseur Yves Bolduc) ont été assénées à l’UQAM, son alma mater, déjà davantage pénalisée que toutes les autres universités.

Nous imputons en deuxième lieu une responsabilité à la ministre de la Sécurité publique Lise Thériault qui n’a pas su discipliner la police. Les débordements policiers, tant au contrôle de foule à Québec que lors de leur intrusion grotesque à l’UQAM, sont une disgrâce, en particulier cette présence d’une cohorte armée, bottée et casquée à l’intérieur d’une enceinte où l’étude et le dialogue devraient primer, et ces images ont dû choquer bien des auditoires internationaux cultivés.

Nous croyons que le recteur Robert Proulx porte aussi une responsabilité pour n’avoir pas transmis efficacement aux autorités libérales l’urgence de la précarité financière de l’université la plus pauvre et la plus sacrifiée du Québec et pour avoir obéi aux consignes policières du ministre Blais.

Nous osons espérer qu’il a été aussi horrifié que nous de la manière dont les policiers ont appliqué les consignes de l’injonction. Pourquoi ne l’exprime-t-il pas, ne serait-ce que par compassion envers les étudiants frappés ?

Enfin, l’austérité préconisée par le gouvernement québécois est une conséquence des coupures téléguidées à Ottawa par les gouvernements successifs libéraux et conservateurs, en particulier celui libéral de Paul Martin qui a coupé d’immenses sommes en transferts au Québec et celui conservateur de Stephen Harper qui a préféré consacrer des milliards de $ à l’achat d’équipements militaires d’attaque pour faire des guerres en Afghanistan, en Irak et maintenant en Syrie.

Toutes les discussions sur la politique de rigueur québécoise et sur l’immoralité des grévistes tournent en rond quand elles ne mentionnent pas ce fait incontournable.

Les Artistes pour la Paix croient en la jeunesse et invitent, sans grande illusion, toutes les personnes que nous venons de blâmer à réitérer leur foi en celle-ci. Des dirigeants qui ne croient pas en la jeunesse sont indignes de diriger, surtout quand celle-ci les interpelle pour leur inconscience criminelle et leur refus par collusion économique d’entendre les cris d’alarme des scientifiques et de l’ONU quant aux changements climatiques, principalement aggravés au Canada par l’exploitation des sables bitumineux.

Mais la jeunesse doit aussi croire en elle-même. Lorsque Camille Godbout a exprimé l’idée raisonnable que la grève n’était plus le moyen idéal pour assurer le succès de la contestation des politiques favorisant les hydrocarbures du gouvernement, elle aurait dû être écoutée, non renvoyée par l’ASSÉ.

Quand des étudiants, telle une agitatrice élue au C.A. de l’UQAM et même jusqu’au C.E., expriment leur nihilisme par des encouragements à des manifestations violentes, à des graffitis, à du vandalisme, quand le samedi 4 avril dernier, un peu à la façon des étudiants qui avaient rejeté en juillet 2012 leur représentant Gabriel Nadeau-Dubois, ils désavouent cyniquement ceux et celles qui avaient vaillamment accepté de véhiculer le message écologique et démocratique à l’origine du mouvement de grève, ils doivent porter la responsabilité de la défaite du mouvement.

Leur mob rule et allergie à toutes autorités électives, dont les fonctions les mènent forcément en contact avec les autorités avec qui elles entreprennent un dialogue, les empêchent de reconsidérer leur stratégie à la lueur de nouveaux éléments.

Quand, suivant la consigne de l’ASSÉ, des syndicats d’enseignants ont décidé de suivre les recommandations anarchisantes de leurs membres de ne pas témoigner à la Commission spéciale disposée à les entendre en 2013, ils ont, hélas, de façon irresponsable, ouvert la porte à la crise actuelle et à son envenimement par des occupations désordonnées contre un gouvernement libéral qui, lui, a beau jeu de ne rien vouloir entendre.

Ces syndicats, dont le SPUQ, ont ainsi inconsciemment pavé la route du contrepouvoir du Black Block cagoulé et armé, ainsi que de ses actes de vandalisme et d’intimidation.

Quand, à l’inverse, des élèves obéissants comme des caniches veulent remplacer la démocratie par des référendums sans âme sur des listes informatisées ou, pire, judiciariser le conflit en contestant la validité des votes de grève (lorsqu’ils les perdent !), quand ils révoquent le droit même à la grève, ne se rendent-ils pas compte qu’ils favorisent l’émergence de dictatures néolibérales dans notre société déjà fortement à risque ?

Quand on entend sur les médias sociaux ou de la part de nos obéissants éditorialistes que les élèves n’ont qu’un devoir, celui de réussir leurs études sans avoir le droit de contester, on assiste au degré zéro de la citoyenneté, où le travailleur n’a qu’à travailler, même s’il est mal payé et non-syndiqué, même s’il risque sa vie dans une usine fabriquant des bombes nucléaires, des drones armés ou des F-35, c’est-à-dire Honeywell, Lockheed Martin et Northrop Grumman aux USA.

Ces compagnies d’armement ont reçu douze milliards $ dans les trois dernières années de la part de la Banque Scotia, de la Financière Power Corporation (fière commanditaire de la Chaire Raoul-Dandurand à l’UQAM et propriétaire de La Presse) et de Sun Life Financial, dont la PDG Isabelle Hudon avait été choisie par Jean Charest pour présider le C.A. de l’UQAM. Selon le rapport hollandais daté de novembre 2014, il s’agit dans le cas seul de Sun Life de plus de 6 milliards de $ ! L’aus­­­­térité n’est pas pour tout le monde,

semble-t-il…

Les recteurs Corbo et Proulx doivent porter l’odieux d’avoir sans protester livré l’UQAM à de tels prédateurs que les Artistes pour la Paix dénoncent depuis quatre ans. L’université, que nos riches élites contraignent de plus en plus à favoriser la guerre, a pourtant, selon l’UNESCO, le devoir de former des citoyens qui nourrissent la paix !

En définitive, ce sont nos banquiers et nos Chambres de Commerce dirigées par Françoise Bertrand, ancienne directrice de la Gestion des Ressources de l’UQAM, qui sont les véritables responsables d’une violence institutionnelle inhumaine, celle qu’on inflige à des millions d’êtres humains à l’étranger (Syrie, Irak…), et celle assénée à notre jeunesse qui se révolte : c’est cette violence institutionnelle qui a favorisé les paradis fiscaux et les inégalités sociales qui finissent par engendrer le désespoir voyou des Black Blocks.