Une liberté de presse fort mal défendue

La question qui « tait » sur le plateau de Tout le monde en parle

Une chance que nous sommes en démocratie et que les quatre journalistes, Patrick Lagacé de La Presse, Chantal Hébert du Toronto Star et de l’Actualité, Josée Blanchette du Devoir, et François Bugingo du Journal de Montréal, présentés à l’émission Tout le monde en parle du 3 mai dernier, comme étant « libres » et désireux de le rester ont apparemment toute la liberté de s’exprimer, sans comptes à rendre à leurs patrons, comme le prétendait la chanson thème « Je suis libre » de Michèle Richard.

On avait plutôt la drôle d’impression que ça marchait un peu les fesses serrées, pis sur des œufs, lors de ce segment de l’émission consacré à la Journée mondiale de la liberté de la presse.

Guy A. a néanmoins tendu quelques bonnes perches. Le problème, c’est que l’animateur n’a pas réussi à trouver preneur. On ne va quand même pas demander à un animateur de talk-show de livrer lui-même le plaidoyer pour la liberté de la presse auquel on aurait été en droit de s’attendre des quatre journalistes présents sur le plateau, mandatés par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) pour sensibiliser la population à la liberté de presse.

Le plaidoyer sur le manque de liberté de presse à l’étranger et le rappel sur Charlie Hebdo étaient pertinents. Mais le plaidoyer contre les obstacles à la liberté de presse au Québec et au Canada était très timide, incomplet et édenté.

On aurait aimé qu’on nous rappelle que les journalistes se font expulser plus souvent des conseils de ville par des élus… que des universités ou des manifs par des manifestants masqués.

Rien sur le musèlement des fonctionnaires auquel se livrent les gouvernements Harper et Couillard. Rien concernant les pressions exercées sur les mauvais médias impertinents, c’est-à-dire ceux qui ne font pas partie de leur fan-club respectif.

Malheureusement, les journalistes présents n’avaient visiblement pas reçu le mandat de livrer un plaidoyer trop critique contre les différents gouvernements.

Mentionnons au passage que la FPJQ, après avoir lancé un appel à ses membres pour des textes afin de souligner la Journée mondiale de la liberté de la presse, n’a même pas pensé à ajouter à son recueil de textes, publiés à cet effet sur son site, celui de Michel David, du Devoir.

Un texte pourtant pertinent intitulé « Le cancre », dédié au gouvernement libéral de Philippe Couillard pour la qualité de l’accès à l’information. Texte très critique à l’égard d’un gouvernement libéral qui s’est fait élire en promettant d’être transparent. Une autre promesse rompue après les milliers d’emplois transformés en milliers de compressions.

Avec Michel David sur le plateau de TLMEP, on aurait pu apprendre que les libéraux provinciaux, depuis l’ère Charest, en 2006, centralisent les communications gouvernementales sous le contrôle du bureau du Premier ministre. Un contrôle encore plus serré est exercé par le gouvernement Couillard.

Le gouvernement de Philippe Couillard est même le cancre de la classe gouvernementale canadienne, toutes catégories confondues, en matière de transparence et d’accès à l’information, selon une enquête effectuée en 2014 par l’organisme Journaux canadiens. Une belle note de F, comme dans FAIL !

Si la Harperisation de l’information a souvent été critiquée dans le passé, avec assez de mordant, ce ne fut toutefois pas le cas lors du plaidoyer pour la liberté de presse à TLMEP. Est-ce parce que la couillardisation de l’information n’a finalement rien à lui envier ?

Chantal Hébert a d’ailleurs soigneusement évité de répondre à la remarque pertinente que Guy A. a faite, selon laquelle Couillard, comme Harper, imposait lui-aussi un contrôle du message à ses députés en raison de gaffes répétées. Chantal a préféré détourner l’attention avec une boutade.

La meilleure blague de Chantal Hébert restait toutefois à venir lorsqu’elle a laissé entendre que le contrôle du message politique imposé aux députés, dans leurs communications avec les médias, n’aurait pas été inventé par des politiciens conservateurs ou libéraux, mais bien par un politicien bloquiste, Lucien Bouchard, au début des années 1990…

Comme si la propagande avait été inventée en 1990 ! Soit au moins 25 ans après que les libéraux de Trudeau – qui n’aurait jamais pensé à faire ça – n’aient commencé à mettre de la pression sur Radio-Canada.

Bref, à quoi bon gosser en amont avec les députés, quand on peut contrôler les médias en aval en exerçant une pression libérale ?

Harper et Couillard, victimes de la mauvaise influence bloquiste. Faites-moi rire ! 

Question de Guy A. pour François Bugingo et Patrick Lagacé : « Est-ce que vous bénéficiez d’une liberté totale éditoriale ? »

Bugingo : « (…) Sur l’international, on a encore une certaine relative carte blanche… »

Parce que les boss ne sont pas trop intéressés par les nouvelles internationales. Un délicieux « lapsus » que Bugingo a laissé échapper ! 

Une « certaine relative carte blanche », ou si vous préférez, une certaine relative liberté. À ne pas confondre avec une liberté certaine et non relative.

Lagacé : « Moi, euhhhhhffffff (hésitation soupirante)… j’ai jamais été empêché d’écrire quoi que ce soit quand j’étais au Journal de Montréal… »

En effet, les textes de Lagacé contre les syndicats, le PQ, les indépendantistes et le OUI ont toujours bien passé.

Lagacé a ensuite ajouté qu’il n’avait pas plus été empêché d’écrire à La Presse, avant de baisser les yeux…

Mais n’allez surtout pas lui parler de langage non-verbal, de synergologie, malheureux ! 

Lagacé a aussi sorti une autre perle en ajoutant : « Pis sur la ligne éditoriale… La Presse est fédéraliste, souvent libérale. » Très souvent !

Le comble est que Chantal Hébert, après avoir reconnu avoir perdu sa job de chroniqueuse politique à La Presse suite à un article critiquant les libéraux de Jean Chrétien, a ajouté, en parlant du cas PKP, que les Desmarais n’étaient pas trop contrôlants et que sa situation à La Presse aurait été « intenable » si Chrétien avait été le proprio de ce journal… libéral.

Son cas est pourtant l’exemple parfait pour démontrer qu’un proprio d’empire médiatique peut très bien imposer sa propagande sans même se lancer en politique.

La simple présence sur le plateau de deux journalistes travaillant pour des médias libéraux, soit Chantal Hébert du Toronto Star, et Patrick Lagacé de La Presse, deux journalistes fédéralistes et au mieux de centre-droit sur des questions économiques, illustrait à merveille LE problème principal pour la liberté de la presse, dont ni la FPJQ ni personne ne parle jamais, même à TLMEP.

C’est-à-dire la concentration des grands médias et ses effets néfastes sur la liberté de presse, à moins de vouloir mettre le couvercle sur la marmite, en nous condamnant à l’impuissance devant le (mé)fait accompli.

Qui dit concentration dit uniformisation du contenu journalistique et des lignes éditoriales. Puis, au final, un déficit démocratique par le manque de pluralisme et d’équilibre sur les deux axes politiques principaux : gauche/droite et indépendantiste/fédéraliste.

Voulez-vous bien me dire pourquoi RIEN n’oblige les grands médias à refléter également les différents courants d’opinion de la population ? Pourquoi environ 90 % des analystes politiques dans les journaux, à la radio et à la télé sont de droite et fédéralistes ? Sommes-nous en démocratie ou pas ?

Or, en démocratie, un plaidoyer pour la liberté de la presse ne saurait être désincarné du droit des citoyens à une information politique équilibrée en termes de promotion des différentes idéologies.