Vers une reconfiguration du paysage politique

Au cours des dernières décennies, avec le déplacement du centre de gravité de l’économie canadienne vers l’Ouest et le remplacement de l’axe Montréal-Toronto par l’axe Toronto-Calgary, le Québec a été repoussé à la périphérie du continent nord-américain.

Dans « Un Canada ouvert : Stratégie de positionnement mondial à l’ère des réseaux », un document de stratégie géopolitique publié en 2010 par le Conseil international du Canada, un think tank parrainé par l’élite économique du Canada, aucune référence n’était faite au Québec.

L’essentiel de la stratégie canadienne était axée sur le Pacifique et l’Asie avec le pétrole et les ressources naturelles comme moteur de développement.

Mais l’opposition de la population et du gouvernement de la Colombie-Britannique au projet d’oléoduc Northern Gateway et du président Obama, sous la pression des environnementalistes, à l’oléoduc Keystone XL ont forcé les compagnies à envisager des solutions de rechange pour l’exportation du pétrole des sables bitumineux.

Un rapide coup d’œil sur un globe terrestre leur a permis de constater que la distance reliant l’Alberta à la côte ouest de l’Inde était plus courte en passant par l’Atlantique que par le Pacifique. De là est né le projet Énergie Est de la pétrolière TransCanada.

Récemment, le conflit entre l’Europe et la Russie à propos de l’Ukraine a mis à l’ordre du jour la nécessité de réduire la dépendance européenne à l’égard des hydrocarbures russes. Soudainement, l’Europe revoyait sa position sur le pétrole issu des sables bitumineux en décidant de ne pas le classer dans la catégorie « sale » et concluait les négociations pour un accord de libre-échange avec le Canada. 

Géopolitiquement, le Québec devient subitement intéressant comme lieu de passage pour l’exportation du pétrole. TransCanada prévoit faire couler 1,1 million de barils de pétrole par jour dans son oléoduc Énergie Est. Mais ce ne sera pas suffisant. La production pétrolière de l’Ouest doit atteindre 3,2 millions de barils par jour d’ici 2020, puis 5,2 millions de barils par jour en 2030. Au pipeline vont s’ajouter les longs convois ferroviaires et les navires sur le fleuve Saint-Laurent.

Des voix s’élèvent contre ce projet démentiel dans lequel le Québec prend tous les risques environnementaux sans en tirer d’avantages.

Au sein de cette opposition, deux approches cohabitent. Une première rejette le pétrole sale des sables bitumineux, mais se laisserait volontiers enivrer par les effluves de l’exploitation d’un pétrole « québécois » –  donc, par définition « propre » – à Anticosti, en Gaspésie ou à Old Harry dans le golfe Saint-Laurent.

En prenant pour modèle la compagnie norvégienne Statoil, les partisans de cette approche cherchent à vendre l’idée que l’exploitation de ce pétrole « québécois » permettrait de financer la transition vers une économie verte. Mais l’histoire nous apprend qu’il est facile de se laisser griser par le pétrole. À preuve, Statoil est aujourd’hui active dans l’exploitation des sables bitumineux en Alberta.

Une deuxième approche – celle de Naomi Klein et des signataires du Manifeste pour un élan global – considère que la planète est au  bord du gouffre à cause du réchauffement climatique  et que la catastrophe appréhendée ne peut être évitée qu’en stoppant le plus rapidement possible l’extraction des hydrocarbures.

Toute circonstancielle soit-elle, cette alliance entre les deux approches est nécessaire dans la résistance au projet Énergie Est et à toute exportation du pétrole albertain via le territoire québécois, étant donné les moyens considérables du lobby pétrolier.

Dans son livre Tout peut changer, Naomi Klein rapporte que l’Association canadienne des producteurs pétroliers a eu 546 échanges avec des représentants du gouvernement fédéral entre 2008 et 2012 et TransCanada, 279 communications.

Au niveau fédéral, le gouvernement Harper est le plus fidèle allié des pétrolières. Il a multiplié les interventions en faveur du projet Keystone XL auprès du gouvernement Obama au risque d’envenimer les relations avec l’administration américaine. Il soutient financièrement et militairement le gouvernement ukrainien et est un fauteur de guerre dans la région.

Au Canada, avec l’adoption du projet de loi C-51, les environnementalistes sont maintenant ciblés comme « terroristes » potentiels et les services secrets sont autorisés à perturber leurs activités.

Le Parti Libéral du Canada est favorable aux différents projets de pipeline. Quant au NPD de Thomas Mulcair, il appuie le gouvernement de la Colombie-Britannique dans son opposition au projet Northern Gateway, mais soutient le projet Énergie Est au Québec.

Au Québec, l’Assemblée nationale a adopté une motion demandant « au gouvernement du Québec qu’il inclue notamment la contribution globale du projet Énergie Est aux changements climatiques et aux émissions de gaz à effet de serre dans le mandat qu’il confiera bientôt au Bureau d’audiences publiques sur l’environnement afin d’évaluer l’ensemble des impacts du projet Énergie Est de TransCanada ».

Mais le Parti Libéral est revenu sur sa parole et a décidé que le BAPE, dans son analyse de la portion québécoise du projet Énergie Est, ne tiendrait pas compte des gaz à effet de serre (GES) produits par l’extraction du pétrole qui coulera dans le pipeline Énergie Est.

L’Office national de l’énergie (ONE), qui doit évaluer le projet pour le gouvernement fédéral, n’évaluera pas non plus ces émissions de GES, justifiant sa décision en soulignant que « les projets qui engendrent des gaz à effet de serre sont réglementés au niveau provincial » !

Connaissant l’à-plat-ventrisme de Philippe Couillard devant Stephen Harper, il ne fait aucun doute que le gouvernement libéral approuvera le projet.

Au Parti Québécois, c’est Sylvain Gaudreault qui a parrainé, à l’Assemblée nationale, la motion sur l’évaluation des émissions de GES du projet Énergie Est par le BAPE, mais l’attitude de son parti risque d’être tout autre sous la gouverne de Pierre Karl Péladeau.

Lors de la course à la chefferie, PKP a d’abord déclaré qu’il ne s’opposait pas au projet Énergie Est, tout en disant qu’il devait être soumis à une consultation et que le Québec devrait toucher des redevances.

Par la suite, constatant l’opposition des autres candidats et de nombreux groupes nationalistes (SSJB-Montréal, Action nationale, etc.) à ce projet, il a retraité en se retranchant facilement derrière la Constitution : « Ce sont aux Québécois de décider. Or, la constitution de 1867, aux articles 91 et 92, interdit aux Québécois de se prononcer sur cette question ».

Il est délicat pour PKP de s’opposer à un projet qui constitue une priorité pour Stephen Harper. Depuis l’arrivée des conservateurs au pouvoir, PKP a soutenu avec enthousiasme, par l’intermédiaire de ses médias au Canada-anglais, le gouvernement Harper et ses politiques. Il a même contribué financièrement à la caisse électorale du Parti conservateur.

En échange, le gouvernement Harper a grandement favorisé l’expansion de Vidéotron, la vache à lait de l’empire Québecor, lors de l’octroi du spectre pour la téléphonie et, tout dernièrement, la réglementation des frais d’itinérance pour l’utilisation des réseaux des Trois Grands de l’industrie que sont Bell, Rogers et Telus par Vidéotron et les autres petits joueurs.

Pour ces mêmes raisons, PKP a un intérêt d’affaires à la réélection du Parti conservateur de Stephen Harper et il sera intéressant de voir l’appui que le Parti Québécois, sous sa direction, apportera au Bloc Québécois, dont il a déjà affirmé l’inutilité.

La question de l’exploitation des hydrocarbures va devenir un enjeu politique fondamental au cours des prochaines années. Déjà, à l’échelle mondiale, il se manifeste, entre autres, par une campagne prônant le désinvestissement des universités, des caisses de retraites, etc. dans les compagnies pétrolières.

Au Québec, un mouvement populaire a déjà obtenu un moratoire sur l’exploitation du gaz de schiste dans la vallée du Saint-Laurent. Une mobilisation d’une grande ampleur est à se constituer pour s’opposer au projet Énergie Est.

La question du pétrole – et plus fondamentalement de l’extraction des énergies fossiles – va tracer une profonde ligne de démarcation essentielle et provoquer une reconfiguration du paysage politique.