Sortir du pétrole au plus sacrant !

Sortir le Québec du pétrole est le titre d’un livre important qui fournit les informations essentielles et cerne bien les enjeux du débat de l’heure au Québec et partout sur la planète, à la veille du sommet de Paris de décembre prochain.

Le président Obama vient de reconnaître que les pluies diluviennes au Texas et la sécheresse en Californie sont une conséquence des changements climatiques provoqués par l’émission de gaz à effet de serre (GES). Pour cette raison, il s’oppose à la construction de l’oléoduc Keystone XL de la pétrolière TransCanada qui projette d’acheminer le pétrole de l’Alberta vers le golfe du Mexique.

Au Canada, l’opposition des peuples autochtones et de la population de la Colombie-Britannique a forcé le gouvernement de cette province à bloquer le projet d’oléoduc Northern Gateway qui prévoyait un débouché vers le Pacifique pour le pétrole de l’Alberta.

Devant ce double blocage, les pétrolières se sont virées de bord et reluquent maintenant les ports de l’Atlantique. Suncor envisage d’expédier du pétrole par train jusqu’au port de Sorel-Tracy pour le charger à bord de pétroliers,  Chaleur Terminals projette de faire transiter par le Québec 220 wagons de pétrole par jour jusqu’au port de Belledune au Nouveau-Brunswick, Enbridge veut inverser le flux dans le pipeline Sarnia-Montréal et TransCanada planifie la construction d’un oléoduc jusqu’à Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick, par lequel transiterait 1,1 million de barils par jour.

La production actuelle de pétrole à partir des sables bitumineux est d’environ 2 millions de barils par jour et on vise, d’ici quelques années, à extirper des sables plus de 5 millions de barils par jour. L’oléoduc de TransCanada, s’il était construit, ne suffirait donc pas et le pétrole continuerait à traverser le Québec par trains et par bateaux.

Au point de vue scientifique, il est prouvé que la consommation de pétrole est la principale source de GES et le pétrole des sables bitumineux génère 14 % plus de GES que le pétrole conventionnel, parce que son extraction nécessite d’importantes quantités de gaz naturel.

L’Organisation météorologique mondiale (OMM) a confirmé que l’année 2014 avait été la plus chaude jamais enregistrée. Depuis la Conférence de Copenhague de 2009, le seuil d’une augmentation de 2 degrés Celsius de la température par rapport à l’époque pré-industrielle – c’est-à-dire plus chaud de 1,15 °C par rapport au niveau actuel – est devenu l’objectif à atteindre. Cependant, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), précise que « des risques élevés sont projetés, même pour un réchauffement supérieur à 1,5 °C ».

Dans le passionnant chapitre qu’il consacre aux propriétés et à l’histoire du pétrole (Pétrole 101 – L’or noir dans tous ses états), le journaliste scientifique Philipppe Gauthier explique pourquoi l’exploitation du pétrole est de plus en plus énergivore.

En 1929, il fallait dépenser l’équivalent d’un baril de pétrole pour en extraire 100. En 1970, par suite de l’épuisement des gisements les plus faciles, le rapport est passé à 30:1. Aujourd’hui, celui du pétrole de schiste et des sables bitumineux se situe quelque part entre 4:1 et 8:1. Il ne peut, dans ces conditions, remplacer le pétrole conventionnel.

De plus, Gauthier cite des experts qui prédisent la diminution prochaine de la production mondiale de pétrole parce que l’immense majorité du pétrole présent sur la planète ne sera jamais extraite du sol. Il est si dispersé que le retour sur l’investissement énergétique est inférieur à 1:1.

Ce sont là deux raisons fondamentales de « sortir du pétrole » : le réchauffement de la planète et la fin prévisible du pétrole exploitable.

Cependant, l’odeur du pétrole peut être enivrante… même quand son existence n’est pas prouvée.

Ainsi, bien que l’Association canadienne des producteurs pétroliers établisse les réserves pétrolières du Québec à zéro, on spécule sur l’utilisation de réserves « potentielles » à l’île d’Anticosti ou au gisement sous-marin d’Old Harry dans le golfe Saint-Laurent.

Faudrait-il l’exploiter ou pas ? Certains rêvent d’un Québec doté d’un fonds souverain de plusieurs milliards de dollars, comme celui de la Norvège, qui pourrait servir à financer les retraites et les programmes sociaux.

L’ancien ministre de l’Environne­ment Daniel Breton pose dans son texte (Si j’étais ministre de l’Énergie) la question de la transition vers la sortie du pétrole. Breton rappelle que « plus de 40 % de notre consommation vient des secteurs aéronautique et maritime ainsi que du camionnage lourd » des secteurs qui « seront extrêmement difficiles à sortir du pétrole à court ou à moyen terme ».

Il prévoit une période de transition pétrolière d’au moins 30 ans et demande comment, au cours de cette période, « nous approvisionnerons-nous en pétrole ? » Il réclame une discussion nationale sur le plan de transition.

On comprend, à lire son texte (Québec station-service, non merci !), que Camil Bouchard ne proposera pas le modèle norvégien. Il raconte qu’à l’été 2008, il était revenu d’un voyage en Norvège « avec le sentiment qu’il serait irresponsable de ne pas s’intéresser au développement potentiel de notre propre filière pétrolifère ».

Cependant, son enthousiasme s’est atténué lorsqu’il a constaté que les émanations de CO2 en Norvège dépassaient très largement les seuils de référence de 1990 et que 30 % de l’économie norvégienne reposait sur l’exploitation pétrolière, ce qui n’était pas le signe d’une économie diversifiée.

Le dernier rapport du GIEC acheva de le convaincre que la contribution des Québécois ne pouvait se résumer au refus de l’oléoduc Énergie Est de TransCanada, mais qu’elle exigeait aussi « que nous renoncions à exploiter toutes formes d’énergies fossiles sur notre territoire, quels qu’en soient les mérites économiques à court terme ».

De toute évidence, pour « sortir le Québec du pétrole », nous ne pouvons compter sur le gouvernement Couillard, qui est l’ami des pétrolières. Comment y parvenir ? Mikaël Rioux avec « Le rôle des activistes » et Nicolas Falcimaigne avec « Quand la désobéissance civile devient nécessaire » proposent des voies alternatives.

Mais c’est Gabriel Nadeau-Dubois, avec son texte « Les jobs ou les caribous ? Syndicalisme et écologie, petite histoire d’un grand dilemme », qui aborde la question de fond. Selon lui, avec d’un côté, la défense des écosystèmes et, de l’autre, la lutte contre l’appauvrissement des salariés et la dévitalisation économique et sociale des communautés, le fossé entre le monde syndical et celui des écologistes « est plus grand que les protagonistes impliqués ne le reconnaissent ».

Les deux mouvements sont en crise. Le mouvement syndical s’est replié sur la défense à court terme des emplois menacés et le mouvement écologiste sur « la certification verte des rouleaux de papier de toilette », alors que « la situation actuelle exige de réinventer notre manière de travailler, de produire et de consommer ».

Pour GND, « le mouvement syndical est le seul mouvement social ayant les ressources organisationnelles et financières nécessaires » permettant de proposer des solutions pour éviter le cul-de-sac.

Après avoir souligné que le Fonds de solidarité a des « investissements significatifs dans la quasi-totalité des entreprises canadiennes exploitant les sables bitumineux », GND propose que les fonds des travailleurs « joignent rapidement le mouvement mondial de désinvestissement qui se met graduellement en marche ».

Prévoyant des tensions importantes dans les régions appauvries par les politiques d’austérité, ce qui les prédisposeraient à accepter des projets écologiquement destructeurs, il propose de « mettre de l’avant un projet alternatif, centré sur le développement local et démocratique de circuits économiques courts, devant permettre non seulement la survie, mais l’épanouissement économique social des communautés rurales de manière durable ».

Bien entendu, de tels projets régionaux n’auraient qu’un effet limité, étant donné la répartition géographique de la population, mais ils auraient l’avantage de forcer les organisations syndicales à « impérativement accélérer leur réflexion et poser le plus rapidement possible des gestes ­décisifs ».

Nous ne pouvons qu’exprimer notre accord.

Sortir le Québec du pétrole, 40 auteurs, direction : Ianik Marcil, Somme toute, 2015