Grandeurs et misères du premier parti politique

Une synthèse pour grand public et une leçon de politique québécoise

On attend certains livres longtemps. Quelle ne fut pas ma surprise de constater, lorsque je commençai à m’intéresser à l’histoire du Québec, qu’il n’existait pas de synthèse récente de la plupart des événements politiques importants de notre histoire !

À ce titre, la lutte patriote est longuement demeurée méconnue. Il faut dire que « notre maître le passé » a longtemps été entre les mains du clergé. Les patriotes, parfois anticléricaux, souvent laïcistes, n’ont pas eu la mémoire facile en ce pays dominé par ceux que les jeunes marxistes de Parti pris appelaient judicieusement « la caste clérico-bourgeoise », c’est-à-dire l’élite en soutane et en complet-cravate qui ne demandait pas mieux qu’à oublier le moment où les Québécois se sont tenus debout.

La dernière grande synthèse de l’histoire des patriotes a été publiée en 1938 par Gérard Filteau. Trois quarts de siècle, ça ne saurait mentir sur notre rapport au passé politique.

Fruit d’une fréquentation assidue des écrits patriotes depuis une vingtaine d’années, la Brève Histoire des patriotes de Gilles Laporte vient mettre fin à cette honte nationale. Écrite dans une langue accessible et vivante, dont la mise en récit accroche le lecteur, cette histoire ne cesse de nous passionner. On sent toute la maîtrise du sujet dans la façon dont l’auteur résume cette réalité fort complexe.

En ce temps sinistre d’élections fédérales qui opposent, au titre de Premier ministre, M. Alliance Quebec, le fils de M. Rapatriement et  M. Je-Gouverne-Sans-Le-Québec, il est toujours bon de se rappeler que des gens, subissant des conditions beaucoup moins favorables que nous, ont su se tenir debout et n’ont jamais oublié que le sort d’une petite nation devrait toujours passer avant l’esprit de parti.

Dans un portrait complet des tenants et aboutissants d’un mouvement que l’on réduit trop souvent aux seules rébellions de 1837-1838, Laporte montre la complexité de la situation politique, économique et sociale du Bas-Canada dont les patriotes héritent après la Conquête, et surtout après l’Acte constitutionnel de 1791.

Pourquoi les rébellions ont-elles pris forme ? Un enchevêtrement de raisons fait de cette crise socio-économique une crise politique, puis ethnique, explique l’auteur. Et que voulaient vraiment les patriotes ?

Un soulèvement si grand ne peut se résumer à une seule cause et à une seule demande, poursuit-il. Les patriotes étaient d’abord des libéraux anticolonialistes qui sont devenus des nationalistes et des indépendantistes.

Mais il ne s’agit pas ici d’une vision de la nation exclusivement francophone, la déclaration d’indépendance de 1838 donnera notamment la citoyenneté aux Amérindiens et garantira le respect des libertés fondamentales et des deux langues majoritaires.

Ces patriotes participent donc, contrairement à ce que l’on croit souvent, à la vague révolutionnaire qui touche tout l’Occident depuis la Révolution américaine de 1776; les idées des Lumières animaient les réflexions de nos ancêtres au même titre qu’en France, par exemple.

Au début du 19e siècle, trois générations se succèdent et s’entremêlent, ce qui viendra complexifier (et diviser) le mouvement; celle de Pierre-Stanislas Bédard qui apprend à connaître les rouages du parlementarisme britannique.

Celle de Papineau qui paralyse le système grâce à la guerre des subsides, qui consiste à priver le gouverneur britannique des fonds nécessaires à la poursuite de la mascarade politique du Bas-Canada dans laquelle les francophones sont plus de 80 %, mais n’ont aucun pouvoir politique réel.

Celle, enfin, des Chénier et de De Lorimier qui se politisent au moment où Papineau contrôle le jeu politique et voit Londres refuser sans cesse les demandes patriotes. C’est de cette génération que sera surtout le fruit des rébellions armées.

Laporte met aussi en lumière des faits que l’on connaît généralement peu. Par exemple, que les patriotes avaient des appuis en Angleterre, ou encore que plusieurs sociétés nationales (allemande, britannique, etc.) sont nées à cette époque dans le but premier d’éradiquer le nationalisme canadien, alors que la société St-Jean-Baptiste se voulait l’endroit de réunion des différentes nationalités du Bas-Canada.

La famille Molson, que d’aucuns souhaitent voir comme une « grande famille québécoise », participe ardemment à cette collusion anti-canadienne.

La diversité et l’ingéniosité de l’organisation du premier parti politique de l’histoire du Québec y sont aussi exposées. Naissent dès lors les divisions au sein du mouvement national et le « mystère Québec ». Outrés que Papineau remplace Bédard, député de Québec, en tant que chef du parti, les députés de la vieille ville prennent leur distance avec les patriotes.

Les détracteurs des patriotes insistent toujours sur le fait que le Haut-Canada (l’Ontario actuel) a aussi connu des rébellions, tentant ainsi de diminuer l’importance et le caractère national de celles qui eurent lieu au Bas-Canada.

Laporte rappelle habilement qu’il s’agit de malhonnêteté : le gros des rébellions dura moins d’une semaine et la grande majorité des belligérants étaient … des Américains qui n’aimaient pas trop la couronne britan­nique.

Autre mythe tenace : l’octroi de la responsabilité ministérielle, obtenue de longues luttes par les réformistes après l’Acte d’Union qui clôt les rébellions, aurait été en quelque sorte une façon pour les Anglais de se faire pardonner la répression brutale ainsi qu’une victoire posthume des patriotes.

Laporte explique clairement en quoi la responsabilité ministérielle est si peu comparable à ce qu’aurait été l’instauration d’une république élaguée du pouvoir colonial et monarchique. Il ne se gêne d’ailleurs pas pour rappeler qu’il s’agit toujours d’une expérience collective incomplète, appelant par le fait même la réactivation d’un mouvement émancipateur.

Certains ont reproché à Laporte de trop mettre l’accent sur les dynamiques régionales dans un long chapitre. Il n’en ressortirait qu’un chaos duquel on ne retient aucun nom, aucun événement.

Il me semble que cette critique est injustifiée et passe à côté de ce qui m’apparaît le sens même du livre de Laporte : montrer la diversité des individus qui ont mis leur vie, et souvent leur chair, dans les braises de l’histoire.

S’il s’agit d’une synthèse pour grand public, le livre est tout autant une leçon de politique québécoise : les patriotes ont réussi à faire soulever un peuple grandement illettré et en partie isolé dans le monde britannique !

Comment ? Pour bien saisir toute la richesse et la complexité du mouvement patriote, il faut s’intéresser aux dynamiques régionales puisque le cadre de référence était d’abord la paroisse. L’état des relations socio-ethniques dans chaque région expliquait souvent la radicalité ou la passivité du mouvement patriote.

Loin de se limiter à la bourgeoisie de la région de Montréal comme on tente souvent de le faire croire, c’est une large part du Bas-Canada qui s’enflamma en 1837… et brûla en 1838. Les nombreuses capsules biographiques qui parsèment l’ouvrage offrent par ailleurs une vision nuancée du mouvement et aide à saisir les dynamiques locales et familiales.

Et c’est là que cette synthèse prend tout son sens. Un mouvement national, aujourd’hui comme hier, devra toujours s’assoir sur une large base citoyenne, ce qu’avaient compris les patriotes qui parcouraient des centaines de kilomètres avec des moyens de locomotion dérisoires aux seules fins de faire un discours ou de participer à un banquet local. 

Le vrai génie des patriotes est d’avoir fédéré les frustrations régionales et les revendications nationales. On peut mesurer toute la distance avec le Parti québécois actuel qui tient sur l’indépendance un discours vide, déraciné, désincarné. Lorsqu’il en tient un.

Brève Histoire des Patriotes, Gilles Laporte, Septentrion, 2015