Le Québec s’ouvre au vaste monde et à la grande visite

Le portulan de l’histoire

Le Canada, c’est la France, la vieille patrie ! Le grand mur qui nous séparait depuis près d’un siècle s’est abaissé. Il y a longtemps qu’on vous attendait et nous sommes heureux de vous revoir ! »  L’élan de ferveur de ce cri du cœur a de quoi laisser pantois en 1855. Surtout dans la bouche de Joseph Morrin, le maire écossais de la très anglaise ville de Québec. Les mots ne sont pas de son cru, mais il a su les emprunter à celui qui a rédigé le texte de son allocution, le greffier François-Xavier Garneau, qui est également l’auteur de la première Histoire du Canada.

La corvette La Capricieuse est le premier navire de guerre français à remonter le fleuve Saint-Laurent depuis la Défaite. Tout le long de son parcours, elle a été saluée par les hourras et les salves de mousqueteries des populations accourues sur la côte, du Saguenay à Québec.

Pour le poète libraire Octave Crémazie, elle ravive le souvenir de la frégate qui n’est jamais arrivée. « Voyez, voyez sur les remparts cette forme indécise / Agitée et tremblante au souffle de la brise. / C’est le vieux Canadien à son poste rendu ! / Le canon de la France a réveillé cette ombre / Qui vient, sortant soudain de sa demeure sombre, / Saluer le drapeau si longtemps attendu ».

Si la France renoue son lien avec le Canada, on peut présumer que ce n’est pas à cause d’un tardif remords de conscience. Comme toujours, la conjoncture politique européenne a déterminé ce soudain regain d’intérêt. La guerre de Crimée a débuté en 1854 et se terminera en 1856. En appui à la Turquie contre la Russie, elle a fait de la France et de l’Angleterre des alliés temporaires. Pour l’empereur Napoléon III, la mission de La Capricieuse  se veut un coup de sonde. Son gouvernement songe à établir un consulat français à Montréal pour mettre à profit un éventuel allègement des droits qui frappent présentement les exportations françaises.

Dans les jours qui ont suivi la réception officielle de sa mission diplomatique, le commandant de La Capricieuse, Paul-Henry de Belvèze, s’est empressé de rendre visite à François-Xavier Garneau. En bon diplomate, il a déjà lu les quatre tomes de l’Histoire du Canada, confie-t-il à son hôte. « C’est en grande partie à votre livre que je dois l’honneur d’être aujourd’hui au Canada. Celui de vous rencontrer n’est certainement pas le moindre des bonheurs qui m’y attendaient ».

Que ce soit dans une soirée civique qui réunit plus de 1 500 personnes sous une tente à la terrasse Durham, ou à l’Hôtel Russell dans un bal auquel assiste la fine fleur de la société québécoise, De Belvèze n’arrive pas à comprendre tout à fait ces Canadiens qui professent, dans le même souffle, leur amour profond de la France et leur attachement à l’Angleterre. « Vous êtes trop cartésien pour être Canadien ! lui rétorque fièrement une octogénaire, mademoiselle De Lanaudiere. Nos bras sont à l’Angleterre, mais nos cœurs à la France ! » Comprenne qui pourra !

Montréal, qui brûlait d’impatience de fêter à son tour la « grande visite », n’aura pas le bonheur de voir La Capricieuse à quai et son équipage de 274 marins dans les rues. Le tirant d’eau de la corvette est trop fort pour traverser le lac Saint-Pierre.

Entre-temps, le conseil de ville, présidé par le maire Wolfred Nelson, tergiverse sur le type de réception civique à accorder au commandant de Belvèze et à ses officiers. Trêve d’atermoiements ! La Minerve tranche. La population n’a pas l’intention d’être frustrée de la fête qui s’impose. « Il peut convenir à monsieur le maire, au Board of Trade et au Montreal Transcript de n’être que poli envers un officier français qui vient nous visiter, mais il nous convient à nous, Canadiens français, d’être plus que polis en cette occasion ».

Le 30 juillet est le grand jour. Les cloches sonnent à la volée. Vers une heure de l’après-midi sous un soleil éclatant, l’immense foule, massée sur les quais, assiste à l’arrivée du navire qui accueille à son bord de Belvèze et sa suite. L’Admiral est flanqué de deux vapeurs remplis d’admirateurs. L’Aigle et Le Cultivateur, suivis par trois autres, Le Jacques-Cartier, Le Verchères et Le Castor. L’entrée dans le port de la flottille décorée de drapeaux est saisissante et l’enthousiasme de la foule frénétique.

Le commandant de Belvèze s’avoue dépassé par l’ampleur politique qu’a prise sa mission commerciale. « À travers huit cents lieues de fleuves, de lacs, de chemin de fer ; j’ai fait un voyage princier, passant sous je ne sais combien d’arcs de triomphe, trouvant la nuit et le jour la population, les municipalités qui m’attendaient à l’entrée des villes, une adresse à la main, et moi, pauvre hère, obligé de répondre à tout cela par de beaux et bons discours qu’il fallait plus tard paraphraser à merci dans des banquets et des toasts. Quelle dépense exorbitante d’éloquence j’ai faite dans ces trois semaines ! »

L’officier méridional égrène la liste de ses prestations avec une pointe d’humour. « Une vingtaine d’adresses à répondre, plus de cinquante speech à prononcer; l’un d’eux sur le Champ-de-Mars, monté sur une voiture, devant 10 000 personnes, et le tout avec un accompagnement de canons et de feux d’artifice. Si je ne suis pas mort d’indigestion, j’aurais dû mourir de vanité. Heureusement que mon estomac et mon bon sens m’ont défendu de l’un et de l’autre trépas. »

À l’inverse de tout ce tralala de discours, d’adresses et de toasts, la réaction populaire a été toute simple. Elle se résumait à une phrase entendue tout aussi bien dans les villages le long du fleuve que sur les places du marché de Québec ou de Montréal : « Tiens donc, nos gens sont revenus ».

L’alliance franco-anglaise n’a pas survécu au Traité de Paris de 1856. À la fin du conflit avec la Russie, l’Angleterre s’est à nouveau retirée derrière son « splendide isolement ». L’odyssée diplomatique de La Capricieuse est devenue un rendez-vous manqué que le gouvernement impérial français préférait oublier. De Belvèze, qui escomptait un avancement, a été prématurément retraité. Même son navire a été déclassé et relégué au cimetière des bateaux.

Le déploiement unilatéral des drapeaux tricolores dans les rues de Montréal n’avait pas manqué de déranger une communauté anglo-protestante particulièrement francophobe. Il ne faut pas oublier qu’à ses yeux, la colonne Nelson commémore en permanence une défaite française.

En prévision de l’inauguration du pont Victoria par le prince de Galles en 1860, La Minerve a estimé qu’elle devait mettre ses lecteurs en garde contre la tentation d’affirmer trop ouvertement leur origine. «  Il serait d’une extrême inconvenance de donner la prédominance aux couleurs françaises dans une circonstance comme celle-ci, où l’on veut faire honneur à l’héritier présomptif de la couronne d’Angleterre dont nous sommes les sujets ».

 Faisons vertu de la retenue rappelle matoisement le journal. « Les couleurs françaises ne sont pas proscrites ; seulement, il faut les déployer avec réserve. Les Canadiens français savent qu’il y va de l’honneur de la nationalité canadienne-française comme de son intérêt. Ils connaissent leurs devoirs comme leurs droits et ils le prouveront en se rendant en masse vendredi sur la route que doit parcourir Son Altesse Royale pour se rendre à sa  résidence ».

Cette première visite royale instaure une tradition montréalaise, qui connaîtra son apogée avec l’Exposition universelle en 1967 et les Jeux olympiques de 1976 : celle de « faire la porte plus grande que la maison ».

Rien n’est trop beau pour fêter la monarchie ! Ou trop dispendieux pour rehausser l’image de la ville ! Tout d’abord un peu de ménage rue Notre-Dame, avec la démolition de l’ancienne prison pour dégager les abords de la place Jacques-Cartier. Puis la création d’une nouvelle attraction, un Palais de cristal rue Peel, au-dessus de la rue Sainte-Catherine, pour abriter une exposition industrielle. Et finalement, la construction d’une salle, expressément, pour y tenir le grand bal.

La prose officielle nous apprend qu’il s’agit d’un bâtiment de bois de 300 pieds de diamètre, de forme circulaire, entouré comme d’une ceinture par une large terrasse flanquée de tourelles crénelées, érigé au milieu d’un parc artificiel d’une vaste étendue parsemé de fontaines également artificielles. Deux douzaines de portes donneront accès à une salle, éclairée par 2 000 quinquets, où on attend pas moins de 6 000 personnes.

Le 24 août, Montréal est prête à recevoir son prince, mais le beau temps laisse à  désirer. La vingtaine de bateaux vapeur, pavoisés de mille couleurs, qui se sont lancés au-devant du Québec, pour escorter son entrée dans le port, doivent rebrousser chemin sous un déluge de pluie. Le prince de Galles et son état-major ajournent leur débarquement.

Le lendemain matin, le soleil s’est remplumé. Les cloches sonnent, le maire postillonne, les conseillers plastronnent, le clergé rayonne, les magistrats ronronnent, les militaires ordonnent en claquant des talons, et les Indiens, en grand costume, impressionnent par leur mutisme légendaire. Bref, la fête coloniale fonctionne.

Le soir venu, on se serait cru en plein jour. « Nous n’exagérons nullement en affirmant que plus de 80 000 personnes circulaient dans nos rues pour jouir du magnifique coup d’œil », épilogue un reporter qui s’avoue ébahi par la métamorphose de la ville. « Des milliers de becs de gaz, de lampes, de lanternes chinoises répandaient leur brillante lumière sur l’immense réunion de curieux animés de la joie la plus vive ». De toute évidence, Montréal n’est plus un gros village. C’est une grande ville. Une métropole.

Le programme élaboré par le Comité des fêtes n’a prévu aucun instant de répit pour le prince Édouard. Son ardeur juvénile —  il est âgé de dix-neuf ans — peut répondre au défi. Le lendemain de son arrivée, sa tournée officielle a débuté par un service divin à la cathédrale protestante ; suivi d’un arrêt amérindien obligé pour les grands visiteurs : deux parties de crosse (une entre deux équipes indiennes et l’autre entre un nombre égal de Blancs et d’Indiens), couronnées par une danse de guerre ; pour clore la virée par le grand bal en soirée.

Une réussite à tout point de vue note un chroniqueur mondain. « Le buffet a tenu sa promesse aux gastronomes de soutenir un long siège sans se rendre ; le champagne, le bordeaux, la limonade coulent à flots de fontaines intarissables. La musique est bonne, le parquet est bien poli, les danses sont très animées, les toilettes sont d’une beauté sans pareille et d’une fraîcheur délicieuse ». Le secrétaire d’État aux colonies, le duc de Newcastle, qui accompagne le prince, a corroboré son avis qu’il n’avait jamais été témoin d’un tel spectacle. Une seule fausse note : la liste de danseuses du prince de Galles était fort courte en Canadiennes.

Le surlendemain, le prince maintient la cadence en inaugurant, cette fois, la grande Exposition provinciale au Palais de cristal ; pour gagner ensuite, la gare Bonaventure d’où un train spécial le conduit au pont Victoria, le but de son voyage.

Son Altesse Royale le prince de Galles pose la dernière pierre qui couronne la porte du Victoria Bridge et un wagon de luxe le conduit au centre du pont, où il enfonce the last rivet, le dernier des 2 500 000 rivets qui sont autant de preuves de la grandeur de l’Empire britannique. À la différence des autres, il est en argent. Les mauvais plaisants diront que c’est celui du gouvernement.

Après s’être baladé en canot d’écorce sur le fleuve avec sir George Simpson, l’empereur de la fourrure, le Prince de Galles a quitté Montréal, deux jours plus tard. Ébloui par les feux d’artifice, les Union Jack et les décorations champêtres, le fils de la reine Victoria n’a pas remarqué qu’une partie de la ville était toujours en ruine, depuis le grand feu de 1852. C’est le rôle des visites royales : masquer la réalité et folkloriser les autochtones.