La libéralisation sans bornes ne répond pas aux défis actuels

Une politique commerciale sans une politique industrielle est une série d’occasions ratées

Le Québec est une nation commerçante. Nos exportations vers le Canada (70 milliards $) et le reste du monde (90 milliards $) représentent la moitié de notre PIB. L’économie du Québec ne saurait compter uniquement sur le marché intérieur pour se développer. C’est particulièrement vrai pour nos secteurs de pointe, dont les coûts élevés ne peuvent s’amortir que par un accès sûr et prévisible aux marchés mondiaux.

Pendant des décennies, le Québec a dégagé un important surplus commercial. Nous produisions alors davantage que nous consommions. Nous nous sommes enrichis. Malheureusement, la situation a commencé à changer, il y a plus d’une dizaine d’années.

L’entrée de la Chine dans l’OMC a provoqué l’effondrement de nos entreprises traditionnelles. La hausse des cours du pétrole a nui à notre économie. L’appréciation du dollar, une pétro-devise, a plombé notre balance commerciale. (L’actuelle faiblesse de la devise ne permet pas aux exportateurs québécois de reprendre tout le terrain perdu. La devise demeure instable, ce qui nuit aux contrats de long terme.)

Nos emplois dans le secteur manufacturier ont diminué du quart depuis l’an 2000 (175 000 emplois en moins). Ils ont été remplacés par des emplois dans le secteur des services, dont les salaires moyens sont inférieurs de 15 %  au secteur manufacturier, entraînant un effritement de notre classe moyenne et un élargissement des inégalités.

En 2014, le déficit commercial du Québec s’est élevé à 15 milliards $, soit près de 2 000 $ par habitant. Ainsi, les Québécois s’appauvrissent : baisse de l’épargne et hausse de l’endettement.

Il y a 20 ans, plusieurs prônaient une pleine libéralisation de notre économie. Aujourd’hui, il faut plutôt viser l’équilibre de nos échanges commerciaux.

Une bonne part de la solution à notre déficit commercial relève de la politique intérieure. Un virage à 180 degrés de la politique environnementale, visant à diminuer notre dépendance aux énergies fossiles – notamment dans le transport – permettrait de réduire nos importations d’hydrocarbures.

Les 100 milliards $ d’exportations de pétrole ont permis au Canada d’équilibrer sa balance commerciale. Au Québec, c’est le contraire : les importations canadiennes et étrangères d’hydrocarbures représentent les deux tiers de notre déficit.

Une politique industrielle mieux adaptée à l’économie québécoise permettrait, elle aussi, de régler une part du problème commercial. L’économie canadienne est peu innovante. Le Canada est l’un des pays industrialisés qui soutient le moins la recherche et le développement en entreprise.

Le soutien direct stagne depuis 20 ans. Les baisses d’impôt généralisées ont diminué la valeur des crédits d’impôt à la recherche. Résultat : nos secteurs de pointe n’ont pas connu l’essor qu’on attendait. Le Québec, qui représente 45 % des exportations canadiennes de haute technologie, en souffre particulièrement.

Comme l’urbaniste torontoise Jane Jacobs l’a écrit, tant que Québec demeure une province canadienne, Montréal va continuer lentement à voir son rôle de pôle économique s’éroder.

Par exemple, au cours des dernières années, notre secteur pharmaceutique a diminué dramatiquement. Avec l’accord de libre-échange signé avec l’Association européenne de libre-échange (AELE), Montréal avait tout pour devenir la plaque tournante nord-américaine des pharmaceutiques suisses, mais une mauvaise politique industrielle fédérale ne l’a pas permis. Une politique commerciale sans politique industrielle, c’est une série d’occasions ratées.

Ce qui nous amène à la politique commerciale elle-même.

L’économie québécoise et l’économie américaine sont de plus en plus intégrées. La fluidité des échanges des deux côtés de la frontière est indispensable au bon fonctionnement de l’économie.

Le conflit commercial qui frappe l’industrie forestière nous nuit. Il est inacceptable qu’Ottawa n’ait pas encore réglé la situation avec Washington.

Dans le contexte des bouleversements climatiques, les pressions pour exporter notre eau vont s’accroître. Pour éviter cela, l’eau doit absolument être exclue de la portée de l’ALÉNA.

L’accord de libre-échange avec l’Europe pourrait avantager notre économie. Le Québec, qui représente déjà 40 % du commerce canadien avec l’Europe, a tout pour devenir un pont entre l’Amérique et l’Europe.

Malheureusement, le chapitre sur les investissements et son mécanisme de règlement des différends pose problème. L’Allemagne et la France s’y opposent et le Parlement européen ne l’approuve pas. Le gouvernement Harper avait refusé de corriger ce chapitre. Nous allons faire pression sur le nouveau gouvernement pour qu’il le revoie.

Le partenariat transpacifique (PTP) ne constitue pas une grande priorité pour nous. Nous avons déjà des accords de libre-échange avec des pays représentant 80 % de la zone touchée. Le Japon représente l’essentiel des 20% restants. Un simple accord bilatéral Canada-Japon aurait pratiquement le même effet que le PTP.

Si les textes finaux nous dévoilent de mauvaises surprises ou si nos producteurs agricoles sous la gestion de l’offre ne sont pas entièrement compensés pour leurs pertes, nous nous y opposerons.

Nous nous opposons fortement aux accords de libre-échange avec la Chine ou l’Inde. Des accords de libre-échange avec des pays d’où on importe cinq fois plus qu’on exporte ne peuvent que déséquilibrer encore davantage nos échanges, alors que nous devons viser le contraire. Le gouvernement Trudeau a annoncé vouloir un tel accord avec la Chine, et le Bloc va s’y opposer.

Un collage d’accords régionaux ne constitue pas une politique et encore moins une vision.

Il faudra bien admettre l’échec de la ronde de Doha à l’OMC. Il faudra bien admettre que ce modèle de développement, basé sur la dérèglementation et la libéralisation sans bornes, qui était en vogue il y a 20 ans, ne répond pas aux défis d’aujourd’hui.

Un modèle commercial qui favorise l’exploitation du Sud et la désindustrialisation du Nord n’est pas viable. Même la Chine, qui misait sur ses bas salaires pour exporter davantage, constate les limites d’un tel modèle, qui ne lui a pas vraiment permis de développer son marché intérieur.

Il nous faut repartir sur des bases entièrement nouvelles où le droit commercial fonctionne de pair avec les avancées du droit international. Où les produits qui circulent librement sont ceux qui ont été fabriqués dans le respect des grands accords internationaux en matière d’environnement et de travail. Où le commerce devient un vrai outil de développement. L’avenir du commerce se situe là. Celui de l’humanité aussi.

*L’auteur est député de Joliette et porte-parole au commerce international du Bloc Québécois

*Adaptation d’un texte paru dans l’hebdomadaire Embassy du 20 janvier 2016.