Rien n’est plus précieux que Pierre Falardeau

Derrière l’homme debout, tous s’entendent sur la subtile fragilité du colosse

2016/11/15

Pour ma génération, qui a connu les années nationalistes 1960-1980 par leurs parents et les livres d’histoire, Pierre Falardeau a joué le rôle de Pierre Bourgault pour la génération précédente : un allumeur de conscience, un empêcheur de ronflement collectif, une version combative du nationalisme institutionnalisé.

Falardeau m’a permis de prendre conscience de mon aliénation et de mon acculturation. Il m’arrive quasi quotidiennement de penser à ce qu’il aurait dit sur tel sujet, à retourner lire un de ses textes, à écouter une entrevue, à visionner son oeuvre. Falardeau n’est donc pas mort. 

Même si j’avais lu quasiment toutes les contributions du recueil Lève la tête, mon frère, dirigé par Pierre-Luc Bégin et Manon Leriche, la conjointe de Falardeau, je m’y suis plongé avec hâte.

Les contributions, d’inégales valeurs et d’intérêts variables, montrent toutes à leur façon l’étendue de l’influence de Falardeau sur le Québec. Les collaborateurs le tutoient, lui démontrent une forte affection. Derrière l’homme debout, tous s’entendent sur la subtile fragilité du colosse qui s’exprimait « avec les mots noueux de nos endurances » (Miron). 

« L’élite » médiatique n’a jamais compris ce que les simples citoyens aimaient tant chez Falardeau : une vraie humanité, une vraie volonté de lutter pour tous, à l’aide de mots et d’images facilement compréhensibles. Falardeau était d’abord un communicateur, un maître de la formule et de l’image forte.

Qui peut se vanter de recevoir à la fois des hommages de politiciens, d’artistes, de simples citoyens ? De jeunes comme de vieux ? De progressistes comme de conservateurs ? De Québécois comme de Néerlandais, de Français comme de Chiliens. Autant Mathieu Bock-Côté que Pierre Dubuc peuvent faire appel à la figure de Gratton, par exemple, pour fustiger le Québec. C’est ce qu’on appelle un artiste national.

Il faut croire que nous sommes plusieurs à partager cette phrase avec lui : « Des fois, j’ai l’impression que je suis fou parce que je me choque le matin en écoutant la radio, je me dis que je suis mongol. » Cette intransigeance sur l’essentiel est la plus belle leçon de Falardeau.

Nous pouvons évidemment, au gré des modes et au nom de la morale des « messieurs incomplets-veston » (Desjardins), reprocher ceci ou cela à Falardeau, attaquer la forme plutôt que le fond. Mais qui a dit que nous devions toujours être d’accord avec quelqu’un pour en apprécier la pensée et l’action ?

Falardeau, « c’était un homme », conclut à juste titre Bernard Émond. Et, en lui, c’est « l’homme qui était grand » renchérit aussi justement Pierre Foglia. De combien d’hommes pouvons-nous en dire autant ?

On reprochait à Falardeau les mêmes choses qu’à Parizeau : se tenir debout, ne pas s’excuser, dire les choses directement. Ce n’est pas un hasard dans ce « presque pays » où l’à-plat-ventrisme est de rigueur. C’est pourtant en cela que Falardeau est un grand artiste et Parizeau le seul vrai homme d’État, avec Papineau, que le Québec ait connu. 

C’est ce qui lui a inspiré ses phrases les plus célèbres : « Pour les lâches, la liberté est toujours extrémiste. » Ou encore : « On va toujours trop loin pour les gens qui vont nulle part ».

On a dit que Michel Chartrand exprimait la « colère du juste ». Falardeau incarnait la colère de la liberté, la hargne de l’homme enchaîné qui cherche à se défaire de ses liens. C’est peut-être en cela qu’il dérangeait le plus : la colère s’exprime très rarement chez nous.

« Si tu te couches, disait-il, ils vont te piler dessus. Si tu restes debout et tu résistes, ils vont te haïr, mais ils vont t’appeler monsieur ». Est-ce un hasard si le surnom moqueur de Parizeau était… « Monsieur » ? Et des messieurs, il nous en manque.

« Je sais qu’il n’y a pas de vie pleine et entière sans une conscience douloureuse de l’injustice et du mal », disait Bernard Émond dans Il y a trop d’images. Falardeau a mené cette vie d’un « primitif », comme il le déclarait lui-même, la vie d’un homme qui croit en des valeurs intemporelles comme la solidarité, la dignité et la liberté, qui ne sont pas des marques de yogourt. Il a voulu être libre, individuellement et collectivement.

« Nous sommes tous, disait-il, à des degrés divers, colonisés ». On pourrait dire qu’il était un indépendantiste pressé, mais persévérant. « Les bœufs sont lents, mais la terre est patiente », a-t-il dit en paraphrasant un proverbe chinois. Si les Québécois sont lents, le Québec est patient.

Falardeau l’indépendantiste, le décolonisateur, bien sûr, mais Falardeau l’humaniste et le militant d’abord. Le cinéaste des premiers métrages est d’abord ethnographe et ne traite qu’indirectement du pays. Jusqu’à Gratton I, le Québec apparaît assez peu dans son œuvre. Puis, la trilogie de l’enfermement et de la liberté (Le Party, Octobre, 15 février 1839) aborde directement l’histoire québécoise, donc nécessairement son présent et son futur. 

On n’a pas assez remarqué que Falardeau, dans les derniers Gratton et dans ses textes des années 2000, s’en prenait à des maux qui ne touchent pas que le Québec et l’indépendance. Gratton III, par exemple, tant décrié et si peu regardé, s’attaque à des maux universels : la concentration des médias, la politique spectacle, le syndrome du larbin, etc. Falardeau, profondément québécois, était aussi universel : « L’universel, c’est le local moins les murs », aimait-il rappeler en citant Miguel Torga.

L’angle d’attaque et l’armement évoluent aussi. Alors que Gratton I tire à l’arme de poing sur un mononcle colonisé, Gratton II a dans la lunette de son fusil de chasse la société colonisée de spectacle et Gratton III largue une bombe atomique sur le Québec, le Canada, le monde.

Falardeau était aussi un redoutable écrivain. Je crois même que c’est par la plume qu’il était le plus habile. Non seulement ses textes sont parsemés de phrases mémorables, mais, sous des allures de laisser-aller, le style est travaillé. Même l’un des grands animateurs de la vie littéraire française des 40 dernières années, Bernard Pivot, le reconnaissait à son émission Bouillon de culture.

Et comme tout écrivain, Falardeau était un grand lecteur, ses nombreuses recensions, tantôt encensoirs, tantôt destructrices, en font foi. Un homme de culture aussi : il passe du cinéma de Perrault ou Groulx à la peinture de Goya ou Rembrandt, des cantates de Bach aux plaintes de Johnny Cash.

La poésie, celle de Miron et Neruda par exemple, trouve grâce à ses yeux alors que le roman ne l’intéresse pas. Falardeau préfère la vérité factuelle crue à la fiction « sous-réaliste », insiste-t-il : « On m’accuse ensuite de caricaturer le réel alors que le réel est devenu lui-même une caricature ».

Il m’arrive souvent de me demander qu’elle aurait été la vie de Falardeau si le Québec était devenu indépendant, en 1980 par exemple. S’il était né dans un vrai pays. Je crois qu’il aurait tout de même harangué la bêtise humaine puisque, foncièrement, c’est ce dont toute son œuvre traite. « Renverser les monuments pour voir les vers qui grouillent ». Cette citation de Pierre Vadeboncoeur, mise en exergue du Temps des bouffons, résume son œuvre.

Les bouffons sont plus que jamais au pouvoir à Québec, à Montréal, à Ottawa. Comment se fait-il que, malgré l’affection de son peuple, assez peu d’artistes et d’intellectuels aient repris son flambeau afin de fustiger tous ces blaireaux ? Ils devraient pourtant savoir que rien n’est plus précieux que l’œuvre de Pierre Falardeau.

Lève la tête mon frère ! Direction : Pierre-Luc Bégin et Manon Leriche, Éditions du Québécois, 2016