On nous avait prévenus
que le spectacle serait des séquences d’improvisations
expérimentales, mais sans plus. Il semblait que les trois noms sur
l’affiche se suffisaient d’eux-mêmes : Laurie Anderson,
artiste de spoken word, de multimédia et surtout d’avant-garde, le
saxophoniste John Zorn, explorateur adoré du festival de musique
actuelle de Victoriaville, et Lou Reed, l’icône du rock.
Pourtant leur projet
avait été joué ailleurs quelque fois et a même été endisqué,
on pouvait donc savoir à quoi s’attendre : une recherche
sonore à la limite du bruitage (penser brutal), du noise
plus que du free jazz.
Mais du noise
à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts ce n’est pas
tous les jours et l’onde de choc fut grande, poussant trois cent
personnes environ à quitter la salle et à demander remboursement,
alors que d’autres restaient pour huer leur mécontentement
jusqu’au bout. Mais il y a eu des ovations aussi, et l’impression
pour plusieurs d’avoir assisté à un événement, en se retrouvant
au cœur de cette controverse.
Est-ce que le public a été
mal prévenu ou est-ce que plusieurs ont fait l’autruche? Avec John
Zorn, on pouvait s’attendre à de l’éclatement, mais les fans de
Laurie Anderson comme de Lou Reed étaient nombreux à s’être
procuré leur billet pour profiter de cette rare apparition et furent
probablement les plus déçus, implorant jusqu’à la fin pour
entendre des succès aimés.
Mais même pour ceux qui
s’intéressaient à la réunion des trois créateurs, la
proposition était extrême. Pas de structure, pas de rythmique, pas
de mélodie, juste des improvisations lancées jusqu’à épuisement
du cycle. Trois univers qui se cherchent, se questionnent et se
répondent dans l’espace musical. Pari dangereux, car on se demande
s’ils seront inspirés ou pas. Et l’imperfection fait partie
intégrante du processus.
Zorn au saxophone,
Anderson au violon et clavier et Reed à la guitare et bidouillage
électronique se sont lancés dans l’exercice, chacun dans leur
bulle. Avec des personnalités aussi fortes, la communion était peu
possible, et on entendait surtout un dialogue, un discours comme un
nouveau langage musical qui cherchait à se structurer en lui-même.
Un paysage inquiétant et
souvent tonitruant. Des juxtapositions dans une recherche
d’architecture nouvelle. On pourrait se croire dans l’envers du
décor. L’ambiance était chargée dès la première pièce.
Anderson au violon et clavier servait quelque peu de point de
ralliement mais le centre bougeait tout le temps.
Lou Reed ne semblait pas
en forme du tout et raclait les bas-fonds de manière minimaliste et
dissonante. John Zorn fut inspiré. Avec ses fidèles pantalons de
combat, il était en grande forme, prêt à l’aventure et
absolument guerrier. Son saxophone se promène où il semble n’avoir
aucun repère avec adresse et force. Mais dans cette exploration, on
doit dire qu’il est le seul à savoir vraiment ce qu’il fait.
Car c’était presque
n’importe quoi par moment. La deuxième pièce fut ratée, aucune
compréhension entre les trois performeurs et pendant dix minutes
d’improvisation, ils n’ont pas su se trouver.
Quelques personnes avaient
déjà quitté après le premier morceau, mais les déplacements
furent massifs après le deuxième et les huées se sont fait
entendre. Et c’est là que sans micro, droit et arrogant, que John
Zorn a crié du fond de la scène « si vous croyez que ceci
n’est pas de la musique, fichez le camp d’ici ».
Le public est chaotique,
il applaudit, il est choqué, il crie, il part. Déterminés, les
musiciens reprennent, cette fois-ci comme liés par le rejet et la
colère, dans une pièce très intéressante. Zorn faisait hurler son
saxophone. La quatrième - et dernière pièce avant le rappel –
fut également assez réussie. Laurie Anderson était toutefois un
peu nerveuse, cherchant trop à combler par moment, tandis que Reed
s’égarait en distorsion, encore mais un peu mou, las semblait-il,
ailleurs.
Toutefois le projet
restait intéressant parce qu’il réunissait les trois esprits,
l’équilibre ou le déséquilibre tenait à la présence des trois.
Présences fortes même pour Lou Reed en bermuda assis courbé sur sa
chaise. Le spectacle fut court, en partie à cause de l’atmosphère,
mais les applaudissements ont tout de même obtenu un rappel, par
contre peu accompli.
En invitant le public à
vivre cette expérience à la salle Wilfrid-Pelletier, le FIJM est
devenu, peut-être malgré lui, un lieu d’audace et de controverse.
S’il est vrai que le public était mal averti, une partie de la
confusion venait du lieu, du type de spectacle qu’on y présente
généralement et du prix exorbitant de ses billets.
Il aurait été plus
honnête de la part du festival de présenter un projet aussi
expérimental dans une salle plus petite, plus underground aussi,
dans un cadre à l’égal de la proposition et non du prestige de
ses performeurs.
Mais quel est ce public
qui veut à tout prix cloisonner des artistes dans une certaine
partie de leur travail, surtout quand il s’agit d’artistes
d’avant-garde?
Lou Reed innovait à
l’époque de Velvet Underground, et ce spectacle, surtout dans ce
contexte, se place dans cette même démarche. Reste que le public
est aussi sincère quoiqu’il en soit, et qu’il a le droit d’être
exigeant, et la réponse de Zorn avait tout de l’insulte. Mais on
ne défonce des portes en faisant plaisir à tout le monde,
l’ouverture, la découverte et le décloisonnement à son prix. Et
oui, c’était de la musique.