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Faudrait-il s’excuser d’être francophone ?
15 mars 2013
Sylvain Martin

L'auteur est directeur québécois des TCA

Le dépôt du projet de loi 14 visant à modifier la Loi 101 fait couler beaucoup d’encre et réveille de vieux fantômes. J’ai l’impression d’entendre toujours le même vieux disque chaque fois qu’il est question de vouloir vivre et travailler en français au Québec. C’est comme le jour de la marmotte!

Comme à l’accoutumée, les médias anglophones hors Québec et au Québec ne font pas dans la dentelle. À coups de manchette à l’emporte-pièce et d’éditoriaux, ils laissent entendre que les Québécois de langue française veulent éliminer les « pauvres » anglophones, laissés sans défense. Ils nous dépeignent comme des mangeurs d’anglos sans foi ni loi.

Pour eux, le comble est que le gouvernement propose, en plus des modifications à la Charte de la langue française, une modification à la Charte des droits et libertés qui reconnaitrait que « toute personne a le droit de vivre et de travailler au Québec en français dans la mesure prévue dans la Charte de la langue française ».

Pour ces médias, mettre « le droit de vivre et travailler en français » sur le même pied que les autres droits fondamentaux est un sacrilège.

Le français au travail

Les associations anglophones du Québec ont commencé à défiler à la commission parlementaire chargée d’étudier le projet de loi 14. Et le discours d’une association est la copie conforme de l’association qui l’a précédée.

Depuis la Conquête britannique, font-ils valoir, ils ont participé au développement économique du Québec. Ils sont des citoyens à part entière, proclament-ils, en affirmant leur droit de vivre et de recevoir des services en anglais.

Que le projet de loi prévoit leur enlever le statut de municipalité bilingue, si les anglophones forment moins de 50 % de la population, est présenté comme le pire des ostracismes!

Mais le véritable enjeu de ce projet de loi est l’extension des dispositions de la Loi 101 aux entreprises de 26 à 50 employés. Dans la grande région de Montréal, les immigrants y trouvent souvent leur premier emploi. Si la langue de travail est l’anglais, ils risquent fort de l’adopter comme langue d’usage dans les autres domaines de la vie sociale.

Le projet de loi 14 veut non seulement imposer des règles de francisation aux entreprises de 26 employés et plus, mais il donne également aux travailleurs des recours.

Face aux entreprises qui exigent, sans raison valable, le bilinguisme de leurs travailleurs et imposent l’obligation de parler une langue autre que le français, il est prévu que l’Office de la langue française pourra et devra intervenir, mais également que les travailleurs non syndiqués puissent « adresser une plainte à la Commission des normes de travail ».

Le français langue commune

Bien entendu, la bataille du français ne se gagnera pas usine par usine. Nous savons que, dans plusieurs entreprises de plus de 50 employés, donc assujetties à la Loi 101, le français n’est toujours pas la langue de travail normale et habituelle.

Bien que la francisation des entreprises soit cruciale – après tout, on passe en moyenne huit heures par jour au travail, on ne réussira pas à l’imposer sans faire de la question linguistique une question qui concerne l’ensemble de la société.

Si le travailleur immigrant est confronté, lorsqu’il sort de l’usine, à un affichage en anglais; s’il se fait répondre en anglais lorsqu’il entre en contact avec l’administration publique; s’il se fait toujours servir en anglais quand il magasine ou va au restaurant; si ses enfants peuvent fréquenter le cégep et l’université en anglais; autrement dit, si tout le reste de ses activités se déroule en anglais, il sera drôlement difficile de le convaincre de son intérêt à parler français au travail!

C’est pour cela que le concept clé de l’actuel débat linguistique est le « français, langue commune ». La langue commune de communication au travail et dans l’espace public doit être le français entre les francophones et les anglophones, entre les francophones et les allophones, mais également entre les anglophones et les allophones.

Quelle langue adopteront les immigrants?

Avec des taux de natalité qui ne permettent pas le renouvellement des générations, l’avenir des francophones et des anglophones du Québec dépend de leur capacité à convaincre les quelque 50 000 immigrants qui débarquent au Québec chaque année d’adopter leur langue.

Pour maintenir la répartition actuelle, neuf immigrants sur dix devraient choisir le français. Ce n’est pas le cas. C’est même loin d’être le cas. À peine cinq sur dix choisissent le français; les cinq autres passent à l’anglais.

Cela explique pourquoi la population francophone du Québec est passée récemment sous la barre des 80 % et que celle de l’île de Montréal est inférieure à 50 %.

La CAQ, la voix du patronat

Si le Parti libéral se fait l’écho de sa principale base électorale, la minorité anglophone, la CAQ se fait la porte-parole du patronat.

La CAQ et le patronat ne s’opposent pas directement à l’objectif de francisation des entreprises de plus de 25 employés, mais essaient de l’édenter, sous prétexte qu’il entraînerait trop de paperasserie.

La « paperasserie » prendrait trop de temps, compliquerait la gérance et rendrait l’entreprise moins concurrentielle. Donc, le projet de loi serait nuisible à l’économie du Québec!

En passant, il faudrait qu’ils changent d’expression. On ne peut plus parler de « paperasserie » quand tout se fait par internet!

Des luttes d’un pays qui n’en est pas un!

L’an dernier, j’ai eu la chance de rencontrer une délégation de syndicalistes de la Belgique. Lors de ces échanges, nous tentons toujours de nous expliquer mutuellement nos particularités culturelles et les caractéristiques de notre fonctionnement syndical. Évidemment, nous en profitons pour relater nos principaux faits d’armes, nos grandes luttes du passé et celles d’aujourd’hui.

Chaque fois, je raconte la nationalisation de l’électricité, avec la mise en place de dirigeants francophones chez Hydro-Québec en 1962, la grève menée chez GM pour nos membres en 1970 pour avoir de droit de travailler en français, et de façon plus contemporaine, notre combat quotidien pour travailler et vivre en français, même si la Loi 101 le prescrit.

À ce jour, je n’ai jamais rencontré un syndicaliste d’un autre pays, quel qu’il soit, me raconter une lutte menée pour avoir le droit de travailler dans sa langue. À tous les autres niveaux, nos batailles sont semblables, notre combat est le même, sauf sur un aspect, la langue de travail! Cela en est consternant!

En fait, je sais très bien pourquoi le récit de leurs luttes ne concerne jamais la langue de travail. Ils me racontent des luttes de leur pays. Moi, je leur raconte les luttes d’un pays qui n’en est pas encore un!

Pardonnez-moi de m’excuser!

Aujourd’hui, je tombe sur une citation de Pierre Bourgault : « Si tu veux reconnaître un Québécois francophone dans un autobus rempli de monde, c’est celui qui s’excuse de se faire piler sur les pieds ».

Au cours de cette commission parlementaire sur l’étude du projet de loi 14, on risque de « se faire piler sur les pieds » par des anglophones, par des représentants patronaux, mais aussi, malheureusement, par des francophones!

On connaît la chanson. On nous reprochera de nuire aux chances de succès de nos enfants avec notre volonté de défendre le français, de ne pas manifester d’« ouverture au monde », d’être un peuple rétrograde, refermé sur lui-même.

Comme s’il fallait s’excuser d’être francophone!