Faussaires, fumistes et faux-culs

2016/03/15 | Par Michel Rioux

« Ce savoir-faire post-moderne semble fleurir de préférence chez certains amuseurs publics qui, avec la complicité d’un public bon enfant, massacrent joyeusement la langue française ; certaines chaînes de télévision consacrent le plus clair de leur temps à diffuser ce charabia. »

Marcel Rioux - 1990

Faussaires, fumistes et faux-culs ont les mêmes gènes. Ils trichent sur leur identité. Se réclament de qui les dépasse de cent coudées. Avancent à visage non découvert. Se gargarisent de mots savants pour mieux masquer l’inanité des leurs. Appellent à leur barre, pour se donner du vernis, de gros noms dont ils ne connaissent, justement, que le nom.

Ce sont ces pensées qui m’ont frappé de plein front l’autre jour en entendant les Dead Obies à Tout le monde en parle, applaudis par une foule menée par le bout des cordes vocales par un meneur de claque, léchés par un fou du roi visiblement en rabette et glorifiés par un Guy A. qui a dit les écouter en boucle depuis une semaine.

On les a entendus se réclamer de Guy Debord et de son livre La société du spectacle. « J’ai été frappé par l’actualité de comment il nommait le monde autour de moi », a admis Yes Mccan, celui qui semble être le leader du groupe. Je vous ferai remarquer que Debord, ce n’est pas du Pablum sur le plan intellectuel. Sans parler de cette filiation réclamée avec Richard Wagner, une espèce d’art total qui a inspiré le titre de leur album, Gesamtkunstwerk. Allons à la source. Quelle tête aurait fait Debord en lisant le magma informe qui suit ?

« C’est ça qu’vous attendiez tous, ain’t il ? / Couple de gros mots, couple de gris, couple de Moët ! / Couple de haters qui s’peuvent pus d’attendre pour hate / Mais c’est ben chill, bredens, y pogneront main’qu’ils dégèlent / Et puis that’s it, on se cassera pas l’béciq Brigitte / French frogs gon’ « ribbit » / Faite au Québec où c’est qui disent que tu peux pas make it / À moins qu’tu fake it, fuck it. »

Dead Obies s’invente aussi une parenté avec les Claude Gauvreau et Denis Vanier. Lisons Vanier :

« Nous sommes morts pays de froid
sillons de néant glacé à l'enchevêtrement des nuits crispées
peuple à effluves de frimas 
»

Woh ! La marche est haute quand on retombe dans ce baragouin :

« Awingha han ! Ça fait que j’rentre ben hardiment / Son mari est au Rapide blanc, / c’est ça qu’a dit à moins qu’a mente, chum /Check – life is a bitch when you look at that / Many cocks in elle, j’l’appelle bibitte à patate, chum ! / Si tu front dis-moi le, aweille / Oubedon suck ma flûte pis joue moi d’la musique à bouche / So, shut the fuck… » 

Une autre marche avec Vanier, encore plus haute celle-là :

« Que s'ouvre l'étoile de ta pensée
au silex de mon corps
tant de songes en si peu d'années m'ont fait échouer
au sable chaud d'une grève d'amour
 » 

Présent à l’émission, Biz d’ajouter qu’on ne questionne pas les matériaux utilisés dans la création artistique. Ah bon ! Et ces médecins nazis qui fabriquaient de jolis abats-jour de lampes en prélevant la peau humaine sur les corps des gazés, on ne pourrait pas discuter du matériau utilisé ? Indiscutablement, c’est discutable… Me semble que ce cher Biz aurait pu se garder une petite gêne avant de sombrer dans le groupisme délirant qui régnait sur le plateau.

Dans Le Devoir, Louis Cornellier a trouvé les mots pour le dire en s’inspirant de Pierre Falardeau. «  Pour lui, un artiste québécois francophone qui choisissait de créer en anglais, films ou chansons, méritait son mépris, parce qu’il se transformait en peddleur aliéné, en misérable Elvis Gratton. » Il ajoutait que peu de monde avait le courage de briser le ronron d’une machine culturelle à paillettes qui se croit moderne parce qu’elle se dénationalise.

Mccan a livré son point de vue dans le débat sur la langue provoqué par l’album: « Il y a un franglais qui me choque et qui découle d’une forme d’assimilation. Quand j’entends des chansons pop québécoises avec des refrains en anglais plaqués juste pour vendre, ça me choque. C’est une imposture ! Tu le fais parce que tu as envie que des anglophones écoutent ta musique. Ce n’est pas du tout notre cas ! On le fait par économie de mots, pour le style et l’esthétique, pour que la musique coule, pour le swag et pour le flow. Mais en français ! »

Ben coudon, Mccan ! Du français, ce sabir ?

« 7-24 pis des fois j’fais de l’over, mon nwigga / Gotta get mon shit on the road,/ otherwise j’t’un chockeu’, mon nwigga / That’s right ! Focus mon nwigga! That’s right ! / Pull-le mon nwigga / Pis si t’es down avec ce shit-là, lève ton verre, fais-le déguédine, mon nwigga. »

Du français ça ? Vraiment ? Hola fumistes ! Faudrait quand même pas prendre les enfants du bon dieu pour des canards sauvages ! Défendue avec ce genre d’arguments, une langue n’est pas mieux que morte, n’en déplaise aux Cassivi, Lepage, Turcotte et autres histrions qui vibrionnent là-dessus avec une inquiétante désinvolture.

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