Bolduc, le boutefeu

2014/08/27 | Par Michel Rioux

Le livre est ta richesse à toi ! C’est le savoir,
Le droit, la vérité, la vertu, le devoir,
Le progrès, la raison dissipant tout délire.
Et tu détruis cela, toi !

- Je ne sais pas lire.


J’ai tout de suite pensé à Victor Hugo. À ce poème écrit dans la foulée de la Commune de Paris, en 1870, alors qu’un jeune garçon avait mis le feu à la bibliothèque des Tuileries.

Dans son poème, Hugo admoneste le garçon, lui rappelant qu’une « bibliothèque est un acte de foi » et que le livre « est ton médecin, ton guide, ton gardien ».

Mais le pauvre petit gars, visiblement dépassé par ce qu’il venait de faire, avoua, tout penaud, qu’il ne savait pas lire. Et ce qui jusqu’à cette chute dramatique avait été le procès de l’obscurantisme incarné par un jeune délinquant s’était transformé, en une seconde, en procès d’un système politique qui ne sait pas éduquer et ni instruire ses propres enfants.

Je me suis demandé comment aurait réagi ce ministre dit de l’Éducation - et qu’un collègue surnomme Ras-le-Bolduc - s’il avait été témoin de l’incendie de cette bibliothèque ?

Si on en croit ses propres paroles, il aurait sans aucun doute décrété, avec en prime ce regard oblique qui le caractérise, qu’il n’y avait rien là, que pas un étudiant n’en mourrait puisqu’il restait aux alentours des bibliothèques avec, cela va de soi, des livres dedans.

Bolduc est un boutefeu, c’est-à-dire quelqu’un qui cherche la chicane. Mais il est toutefois permis de douter qu’il s’en rende compte lui-même, tant il promène, sans états d’âme visibles, cet air d’innocence qu’on pourrait qualifier d’angélique si les preuves du contraire ne s’accumulaient.

Bolduc est aussi un pyromane, si on en juge par le nombre de personnes auxquelles il a récemment mis le feu au cul. À commencer par son patron, qui doit constamment lui faire la leçon et le ramener à l’ordre. On chuchote d’ailleurs dans certains milieux qu’il ne devrait sa survie politique qu’au fait qu’il soit, comme le premier ministre, un disciple d’Esculape et qu’à ce titre il a prêté le serment d’Hippocrate, membre donc d’une mafia aux longs bras et, surtout, aux goussets bien garnis.

Réfléchissant à tout cela, une anecdote m’est revenue. Il y a une vingtaine d’années, une citoyenne ayant emprunté un livre dans une bibliothèque de Lachine l’avait malencontreusement égaré. Poursuivie pour ce méfait impardonnable, elle avait été condamnée par une juge, qui tenait visiblement le livre en haute estime, à … 14 jours de prison. « Il est une contrainte nécessaire dans une société que les lois existent, qu’elles soient exécutées ou sanctionnées et qu’elles soient respectées. Sinon, c’est l’anarchie éventuelle », avait écrit la juge Mailhot. Avec l’estime dans laquelle il tient le livre, c’est à perpette qu’il aurait été condamné, Bolduc, si sa décision était tombée sous le coup d’un article du Code pénal.

Mais dans ce pays du Québec, c’est sur l’infiniment petit qu’on s’acharne. Fi des 48 milliards évanouis on ne sait où à la Caisse de dépôt. Fi du 1,6 milliard $ jeté à l’eau à la centrale de gaz naturel de Bécancour. Fi des milliards siphonnés par les mafieux de la construction. Non. Le salut des finances publiques passe plutôt par les coupes budgétaires dans les bibliothèques. Des poussières en somme. Par des coupes budgétaires dans l’aide sociale décrétées par l’ineffable Aniaise Maltais. Des poussières, en somme.

Après les élections de 2008, Jean Charest lui a littéralement sauvé la vie en le nommant ministre. Au rythme où il se démenait aux quatre coins du Québec, il se dirigeait d’un pas allègre, mais décidé, vers un burnout carabiné. Les trois ou quatre dernières années avant d’être élu, il avait pratiqué, avec une adresse qui n’est pas sans rappeler celle de ce bon capucin italien, Padre Pio, ce don d’ubiquité qui permet à celui qui en jouit de se trouver à au moins deux endroits en même temps. Seule la vice-reine Thibault peut se targuer d’être une concurrente sérieuse…

On retrouvait donc le bon docteur DG par intérim à Val d’Or, au CSS des Basques à Trois-Pistoles, à Arthabaska, DG du CSS Lac-St-Jean Est, professeur à l’université du Québec à Chicoutimi, au CSS de l’Outaouais, au CSS de la Mauricie, dans Charlevoix, en plus de siéger à plusieurs comités du ministère et de faire office de coroner. Et même d’être chroniqueur au poste de radio KYK FM !

Il a dit être un bourreau de travail. On le croit sur parole. Mais il se retrouve aujourd’hui dans la situation qui est celle de ces joueurs de hockey et de ces boxeurs victimes de multiples commotions cérébrales. Il ne savent plus où donner de la tête. Une tête qui s’est, à la longue, vidée de son contenu.

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