Le grand capital et les rats

2019/10/17 | Par Michel Rioux

Quiconque serait tenté de comparer le comportement du grand capital à celui des rats brouterait allègrement dans les pâturages de l’erreur.

Les rats, en effet, ont une conscience aiguë de l’organisation sociale et des conditions nécessaires à assurer sa reproduction.

Le grand capital n’a pas de conscience. Il ne connaît que les intérêts de ses actionnaires. Rien n’illustre mieux cette affirmation que la déclaration du président de la compagnie American Telephone and Telegraph (AT&T) quand, il y a vingt ans, il avait « dégraissé » l’entreprise de 40 000 employés. «  Nous ne ferions jamais cela si ce n’était pas bon pour nos actionnaires et pour les employés qui resteront à AT&T après que ces gens soient partis », avait-il déclaré froidement.

Jamais n’a-t-on vu un rat se dévorer la queue. Mais le grand capital, tant industriel que financier, dévore souvent la sienne.

Le phénomène est cyclique.

Quand l’économie traverse une période creuse, le grand capital agit comme l’a fait AT&T et tant d’autres entreprises : on sabre dans le tas, à l’aveugle. Car ce qui se cache, en français, sous les dénominations ronflantes de « rationalisations » et de « restructurations », ou encore, plus directement en anglais, de « downsizing », n’est rien d’autre qu’une opération à courte vue qui se révèle très souvent suicidaire.

Que se passe-t-il alors dans le cours de la Bourse ? Quelque chose d’un cynisme éhonté. Chaque annonce de coupures massives dans les rangs des salariés est immédiatement suivie d’une hausse, aussi fulgurante que scandaleuse, de la valeur des actions de l’entreprise. Et les image makers vont parfois jusqu’à exagérer l’importance de la saignée pour impressionner les investisseurs.

Plus on tranche, meilleur administrateur on est !

Je reviens à l’exemple de AT&T tellement il est éloquent. L’annonce de cette hécatombe, qui s’est abattue sur des cohortes d’hommes et de femmes, anonymes jusque là et qui le furent encore davantage le lendemain, a apporté à l’entreprise une hausse subite de 6 milliards de dollars de la valeur de son action.

Plus ça saigne chez les employés, plus on empoche chez les actionnaires !

Le grand capital s’en tire encore mieux quand l’économie est florissante. En réalité, qu’il pleuve ou qu’il fasse soleil, il s’en tire toujours, le grand capital. Rain or shine, comme ils disent !

Une récente étude de la Réserve fédérale américaine a révélé que depuis 30 ans, le 1 % le plus riche de la population a vu ses avoirs nets augmenter de 21 milliards de milliards dollars (21 trillions). Ça en fait des zéros, ça ! Pendant ce temps, la moitié la moins riche s’est appauvrie de 900 milliards de dollars.

Quand on a un accès direct à l’auge à cochons, cela vous procure certains avantages. Qu’on en juge ! The Economic Policy Institute des États-Unis a calculé qu’en 40 ans, les revenus des dirigeants des 350 plus grandes entreprises américaines ont crû de 940 % alors que ceux des employés ont augmenté en moyenne de 12 %. En 1965, un grand patron touchait 20 fois le revenu moyen des employés de l’entreprise. En 1989, c'était 58 fois. En 2018, l’écart se situait à 221.

Le Québec n’est pas plus exemplaire à cet égard.

Le grand patron de Métro, Éric R. La Flèche, gagne 354 fois le salaire moyen des employés. Celui de Couche-Tard a des revenus annuels qui sont 485 fois plus élevés que ceux de la moyenne des employés. Celui de Dollarama, Neil Rossy, gagne 199 fois le salaire des employés. Mais le championnat toutes catégories appartient au PDG du fabricant de vêtements Gildan, Glenn Chamandy, qui empoche 735 fois le salaire d’un employé moyen de l’entreprise.

Si au moins ces barons du grand capital s’acquittaient de leurs responsabilités sociales et payaient les impôts à hauteur de leurs revenus, comme sont tenus de le faire les citoyens ordinaires. Mais non ! Leur appétit toujours en croissance les dirige directement vers ces paradis fiscaux qui privent les États des moyens de satisfaire adéquatement aux besoins de la population.

En mai, le Journal de Montréal exposait comment Power Corporation et ses filiales étaient installées dans ces paradis auxquels n’ont accès que les grandes fortunes.

En moins d’un an, Power et cie a transféré 6,095 milliards de dollars aux Îles Caïmans, dans un modeste immeuble, l’Ugland House, où sont installés pas moins de 20 000 sièges sociaux d’entreprises. C’est sans compter le 1,9 milliard de dollars engrangé au Luxembourg, les 750 millions à Guernesey, les 750 millions aux Îles Vierges, les 750 millions à Jersey et les 380 millions aux Bermudes.

Nous sommes en présence d’ogres dont l’appât du gain n’a pas de limites !

Les rats sont plus prudents. Ils n’iront jamais jusqu’à se manger la queue pour satisfaire leur appétit…

 

Photo : canva.com / ene


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