Le coût de notre prospérité

2024/06/12 | Par Monique Pauzé

L’autrice est députée du Bloc Québécois.

Chaque année en avril, dans le cadre du Jour de la Terre, j’organise un déjeuner-conférence où je convie la population. L’événement de cette année avait pour thème Le coût de notre prospérité. Pourquoi, parce que nos choix personnels et collectifs ont des répercussions sur l’environnement. Que ce soit les vêtements que l’on porte, ce que l’on mange, les séries que nous regardons, tout ce que l’on fait a un coût environnemental.

Quand on prend conscience collectivement qu’au Québec, 41 % de la nourriture est rejetée au long de la chaîne alimentaire, que nous faisons partie du palmarès mondial des plus grands consommateurs d’énergie par habitant, que des études ont démontré que 70% de notre garde-robe ne serait pas porté, que des enfants travaillent au fond de mines pour nos articles électroniques, je pense qu’il est légitime de voir comment nous pouvons faire des choix plus judicieux afin de protéger les gens et la biodiversité qui est essentielle à notre subsistance.

Soyons clairs, lors de cette conférence, je ne disais pas aux gens de ne pas consommer, mais quand on sait que la moitié des gaz à effet de serre provient de la consommation des familles qui, elle, est directement liée à des activités en amont, nous pouvons agir. C’est pourquoi j’ai abordé des thèmes comme le transport, l’alimentation, la mode et le numérique.

Le transport

Si le secteur pétrolier et gazier est le principal émetteur de gaz à effet de serre (GES) au Canada, le secteur des transports a été la deuxième plus importante source d'émissions de GES, comptant pour 22 % des émissions nationales totales avec 156 mégatonnes d'équivalent en dioxyde de carbone.

En faisant quelques recherches, j’ai trouvé cela fascinant d’apprendre que sur 1000 villes étudiées dans le monde, Toronto se trouve en 7e position des villes où l’on perd le plus de temps dans le trafic avec 118 heures par année, et Montréal se trouve au 33e rang comptabilisant 72 heures.

Conseiller aux gens de prendre les transports collectifs quand ceux-ci sont ne sont efficaces que dans les grandes villes n’est pas très facile.  Appuyer les revendications des municipalités pour améliorer le transport collectif devient un vrai devoir. Pour les régions rurales, c’est évidemment un autre défi. Alors que le Québec se démarque avec son hydro-électricité, j’espère que l’électrification des transports va s’accélérer et que ce type voitures deviendra plus accessible, mais pour le moment je pense que de regrouper nos courses peut certainement aider à polluer moins.

Pour ma part, je continuerai de talonner le gouvernement Trudeau afin qu’il accélère la transition énergétique, mais je dois avouer que je n’ai pas confiance. Fin mai, avec la Loi de mise en œuvre de l’énoncé économique (C-59), il octroyait plus de 30 milliards de dollars en cadeaux aux richissimes pétrolières, via de nouveaux crédits d’impôt pour le stockage de carbone et pour des petits réacteurs modulaires, issus de l’industrie nucléaire, et utilisés pour l’extraction du pétrole.

Alimentation

Comme je le mentionnais plus haut, le gaspillage alimentaire constitue un véritable fléau, et ce même à l’heure où les banques alimentaires peinent à répondre aux demandes. Selon Recyc-Québec 3,1 millions de tonnes de nourriture sont jetées chaque année.  De ce nombre, 61 % sont des parties non comestibles comme les os et les coquilles d’œufs. Ce faisant, l’entité gouvernementale évalue donc à 39 % les résidus alimentaires – soit 1,2 million de tonnes – la quantité d’aliments comestibles perdus ou gaspillés, soit d’aliments qui auraient pu être mangés.

Par chance, Recyc-Québec répertorie une tonne d’astuces simples auxquelles on ne pense pas toujours pour éviter le gaspillage alimentaire. Par exemple, planifier vos repas à l’avance, préparer votre menu pour la semaine selon les aliments que vous avez dans votre frigo, faire une liste d’épicerie afin d’éviter d’acheter des trucs superflus. On peut trouver en ligne leur guide du frigo où l’on nous conseille de placer les aliments moins frais à l’avant pour les consommer rapidement ou encore d’écrire la date d’ouverture sur nos conserves et la date de cuisson sur nos restants. De plus nous savons tous que malgré la date de péremption indiquée sur nos aliments, certains peuvent être consommés sans risque au-delà de la date indiquée. Le guide Meilleur avant peut nous être grandement utile également.

J’ai toujours été une fervente de l’achat local et en ce qui a trait à la saison estivale, nous n’avons aucune excuse de ne pas y adhérer. Si les cultures et nos élevages sont responsables de 10% de nos émissions de GES, nous savons déjà que les familles qui font un effort d’achat québécois arrivent à couper de presque la moitié la distance parcourue par leurs aliments et donc nos émissions.

De plus, des experts affirment qu’un accroissement de seulement 1 % des ventes de l’industrie alimentaire au Québec pourrait générer près de 1 800 emplois directs ou indirects. Tout le monde gagne à acheter local. Cependant, il y a certains produits (par exemple le cacao) qui ne peuvent être trouvés localement; pour ceux-là, nous pouvons toujours favoriser ceux qui ont des certifications équitables. Ce faisant, nous nous assurons que le produit respecte les humains et l’environnement dans lequel il est conçu.

La mode

Certains disent que la mode est la 2e industrie la plus polluante au monde et pour cause. Dans un premier temps, l’élevage et la culture des matières premières, comme l'extraction du pétrole, polluent. On peut aussi penser aux nombreux herbicides et engrais qui sont utilisés, notamment pour la culture du coton. Il ne faut pas négliger non plus les importantes quantités d’eau qui sont nécessaires tant pour la culture que pour faire pousser les céréales nécessaires pour nourrir le bétail servant à la production du cuir.  

L’impact environnemental des teintures est aussi ahurissant. L’Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (ADEME) estime que 20% de la pollution des eaux dans le monde est dû à la teinture et au traitement des textiles. Aussi, plus de 70% des rivières chinoises sont polluées. Ce qui signifie qu’une bonne partie de ses 1,4 milliard d’habitants a accès à de l’eau contaminée. Tout cela, c’est sans compter les kilomètres parcourus lorsque nos vêtements viennent de Chine ou du Bangladesh.

Devant, ces constats, en tant que citoyen responsable, nous sommes portés à amener les vêtements qu’on ne met plus à des organismes comme Renaissance. Or, une grande partie de nos dons ne trouvent pas preneurs et ils finissent à la poubelle ou dans d’immenses dépotoirs en Afrique, en Asie ou en Amérique du Sud.

À l’ère du jetable, les commandes en ligne sur des sites offrant des vêtements à rabais dont la qualité laisse à désirer font également partie du problème. Au cours des dernières années, nous assistons à une hausse catastrophique de consommation de vêtements. Non seulement cette hausse doit être freinée, mais je crois que nous avons tout à gagner en lisant le Petit Guide de la consommation responsable produit par Renaissance, la Ville de Montréal et Vestechpro.

Six comportements à adopter avant d’aller magasiner : regarder ce que l’on possède déjà, s’interroger quant à la nécessité de cet achat et à notre besoin réel, louer, emprunter ou échanger, favoriser l’achat local, intégrer l’achat d’articles de seconde main à son mode de consommation et, finalement, bien s’informer sur la qualité du produit convoité et sur les bonnes pratiques de la marque.

Le numérique

Saviez-vous que certains chercheurs affirment que si internet était un pays, il serait le 3e plus gros consommateur d’électricité au monde derrière la Chine et les États-Unis? Eh oui, il appert que le secteur informatique représente 7 % de la consommation électrique mondiale et qu’il est responsable de 4 % de l’ensemble des gaz à effet de serre, soit presque autant que le secteur aérien.

Plusieurs aspects font du numérique, un secteur polluant. D’ailleurs, un consultant en informatique Français, Vlad Cerisier, a répertorié plusieurs études sur le sujet et fait un résumé fort intéressant des statistiques liées à la pollution numérique.

Dans un premier temps, il y a la pollution liée au fonctionnement d’internet, les centres de datas et les autres infrastructures de réseau. Les centres de stockage de données sont très énergivores puisqu’il faut non seulement alimenter les équipements, mais il faut également les refroidir.

Il y a ensuite la pollution liée à la fabrication des équipements qu’on utilise. Nos ordinateurs, téléviseurs, tablettes et téléphones intelligents nécessitent une quantité énorme de ressources naturelles non renouvelables qui sont souvent très rares. Ces matières premières ont souvent un niveau de toxicité élevé et non seulement elles polluent, mais peuvent même aller jusqu’à empoisonner les populations locales.

Guillaume Pitron, un spécialiste de la géopolitique et des matières premières, explique que « lors de la phase de raffinage, séparer la roche des métaux et les métaux entre eux nécessite une grande quantité d’acide sulfurique. Les eaux, chargées de ces métaux lourds, sont souvent rejetées directement dans la nature » pour ensuite s’infiltrer dans les nappes phréatiques et même jusque dans les cultures. Les consommateurs d’ici ne perçoivent  malheureusement pas ces dommages puisque les ravages se font surtout sentir en Afrique, en Chine, en Argentine, en Bolivie ou encore au Chili.

J’ajouterais qu’à la pollution environnementale vient s’ajouter l’exploitation des populations, ce n’est pas pour rien qu’en 2020, j’ai écrit un texte qui s’intitulait Sous votre écran, des enfants au fond des mines. Je dirai seulement ici que si la République démocratique du Congo est un des pays les plus riches en minerais, paradoxalement, la population demeure très pauvre. Selon Oxfam, c’est plus de 87,7 % des Congolais qui vivent avec moins de 2 $ par jour. Selon l’Unicef (Fonds des Nations unies pour l’enfance), ce sont plus de 40 000 enfants qui travailleraient dans ces mines. Ce n’est guère reluisant.

Finalement, l’usage que nous faisons d’internet pollue également.  Des chercheurs affirment qu’une recherche sur Google génère 0,192 g de CO2, qu’environ 80 000 requêtes sont effectuées chaque seconde sur Google dans le monde, soit 6,9 milliards par jour. Cela représente l’équivalent de 6,7 millions de kilomètres effectués en voiture. Certains ajoutent que 62 trillions de pourriels sont envoyés chaque année causant environ 20 millions de tonnes de CO2e par an.

Que pouvons-nous faire l’ère du numérique? Gardons nos équipements plus longtemps, misons sur le reconditionné plutôt que le neuf quand c’est possible, choisissons un navigateur web peu énergivore, regardons nos séries de manière écoresponsable et, surtout, prenons notre boîte de courriels en main, supprimons non seulement les messages indésirables, mais ceux que nous n’avons pas besoin de garder.

Les gens qui montent aux barricades quand ils reçoivent des pamphlets pouvant être recyclés devraient peut-être y penser avant de mettre le numérique sur un piédestal.

En guise de conclusion, je tiens à rappeler que chaque année, l’ONG américaine Global Footprint Network calcule la date à partir de laquelle l’humanité a consommé l’ensemble des ressources que la Terre est en mesure de générer en un an. Si en 2023, cette date fatidique tombait le 2 août, au Canada le jour du dépassement fut atteint le 13 mars, ce qui en fait l’un des pays qui a consommé ses ressources le plus rapidement. Pour ma part, j’y vois une belle occasion pour le Québec de prouver qu’il est capable de faire mieux que ses voisins!

Bien entendu, je n’ai pas la prétention de dire que ces gestes pourront à eux seuls sauver la planète, les industries les plus polluantes ont un rôle à jouer, mais nous pouvons tous faire partie de la solution.