La survie des régions

2018/08/27 | Par Renaud Lapierre

L’auteur est un ex-sous-ministre adjoint et homme d’affaires

Tout le monde sait maintenant que plusieurs régions se trouvent déjà dans une situation précaire tant en raison de leur décroissance démographique que du vieillissement accéléré de leur population, en plus de souffrir d’un manque de main-d’œuvre encore plus aigu que dans la capitale nationale et la métropole. Et, ce n’est pas tout ! Il faut ajouter à cette liste des infrastructures inadéquates, pour n’en citer que quelques-unes, le chapitre de l’Internet (sans haute vitesse ou totalement inexistant), des services de transport collectifs déficients (de moins en moins de train ou d’autobus) ou carrément inabordables (avion) et des services de santé très inégaux.

Il est donc renversant de remarquer qu’après les discours les plates-formes des partis politiques n’ont pas de plan d’ensemble pour tenir compte de ce qu’exige la survie des régions, sauf pour les régions de Québec et de Montréal, où les milliards pleuvent… même pour des projets qui mériteraient un réel débat (REM, nouveau pont à Québec, etc.). Or François Legault, qui se voit comme le « Premier ministre économique », semble privilégier des efforts de l’État pour la création d’emplois plus payants. Quant au Parti québécois, acculé au mur de la marginalité, il pourrait y voir une occasion en or dans la survie des régions. En effet, Jean-François Lisée et son parti pourraient faire d’une pierre deux coups : oser de manière créative pour les régions, tout en contribuant à sauver les meubles du parti. En d’autres mots, Legault et Lisée ne proposent, du moins pour l’instant, que des mesures timides, éparpillées et peu chiffrées pour relever les défis des régions. Pour les libéraux, l’éveil ne semble pas au rendez-vous. Que de la bonne volonté !

Devant ces défis, tous plus urgents les uns que les autres, l’État doit, au-delà des projets qui absorbent des centaines de millions de dollars comme la cimenterie de Port-Daniel ou le projet d’éoliennes sur la Côte-Nord, mettre en œuvre une politique d’envergure relative à la survie économique des régions, indispensable maillon pour une occupation du territoire viable. Selon nous, cette politique devrait inclure trois mesures phares, à savoir :
 

  • Une décentralisation effective
    • Une première mesure incontournable pour renverser l’effritement et l’exode démographique exige que les partis politiques — après leurs promesses jamais concrétisées sur le sujet (depuis plus de 40 ans) — prennent formellement l’engagement, dans un premier mandat, de décentraliser 10 % du budget de l’État (environ 12 milliards de dollars). En sus de tous ses effets bénéfiques évidents sur la vitalité des régions, cette mesure permettrait de renforcer substantiellement le leadership régional nécessaire au déploiement des deux autres mesures.
       
  • Une mise à niveau des infrastructures
    • Pour concrétiser l’objectif d’offrir aux régions des infrastructures dignes du 21e siècle et comparables à celles de Québec et de Montréal, nous suggérons la création, sous la responsabilité directe du Premier ministre, d’un fonds de développement des infrastructures régionales. Il serait doté d’un portefeuille de deux milliards de dollars destinés à appuyer des investissements stratégiques. Contrôlé majoritairement par un conseil d’administration de représentants nommés par les régions, ce fonds devrait favoriser les projets proposés par les municipalités, coopératives ou sociétés mixtes pour s’assurer que l’actif restera régional. Malgré les modestes millions annoncés ou promis, il pourrait, entre autres choses, mener à bien l’implantation de l’Internet à haute vitesse — sans l’intervention coûteuse des fournisseurs habituels ; financer des projets d’amélioration des services de santé publics et de transport collectif, ainsi que des projets culturels et d’installations sportives ; permettre la réalisation de projets d’installations structurantes pour l’industrie manufacturière, comme des centres d’imprimantes 3D ; soutenir les chaires de recherche des cégeps et universités  en vue d’accélérer les pôles d’expertise ou en créer ; moderniser les installations portuaires, etc.
       
  • Une approche adaptée pour les besoins en main-d’œuvre et en entrepreneuriat
    • Concernant ce volet, nous pensons qu’au moins deux approches-clés devraient être retenues. De prime abord, il faut que le Québec élabore son propre programme d’assurance emploi conçu à la fois pour combler les lacunes de celui du fédéral, mais surtout pour appuyer les besoins pointus des régions à ce chapitre, comme celui des employés saisonniers, des immigrants, des jeunes forcés de s’exiler, faute d’avenir dans leur région, etc. Enfin, pour développer de façon énergique l’entrepreneuriat régional, il y aurait lieu de prévoir un fonds spécifique doté d’au moins un milliard de dollars dont le but serait de retenir ou d’attirer dans les régions tout projet créateur d’emploi. Il pourrait intégrer les fonds spécifiques déjà existants en Mauricie, à Asbestos et à Thetford Mines. Il devrait avoir des paramètres d’aides financières différents pour tenir compte des priorités économiques de chaque région, du niveau du manque de main-d’œuvre, et favoriser l’entrepreneuriat dans les organismes sans but lucratif ou les coopératives. De plus, il pourrait utiliser de nouvelles approches, comme avoir un volet dédié aux immigrants-entrepreneurs, lesquels pourraient recevoir une aide additionnelle contre l’engagement de s’installer en région pour une période minimum (3 à 5 ans). Ce fonds devrait être géré de façon à permettre de développer une expertise spécifique intimement adaptée aux réalités sans une approche mur à mur.

Il va de soi que ces mesures phares seraient à parfaire. Mais, si par bonheur elles voyaient le jour, elles démontreraient que l’État a pris la mesure de l’urgence qu’il y a d’agir et de rendre justice à ces régions versus les efforts financiers majeurs annoncés pour les régions de Montréal et de Québec. Il reste à espérer que le parti politique qui a le plus à gagner au cours de la campagne électorale dans ces régions prendra la balle au bond.

Photo : tourismedessources.com

 

 


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