Les éternelles inégalités

2008/01/30 | Par Michel Rioux

Pions sans défense dans le grand jeu de monopoly de la finance planétaire, délestés de leurs propres richesses par des entreprises qui n’en ont que pour les actionnaires, des entreprises qui ont mis à sac, avec la bénédiction des gouvernements, une ressource forestière exploitée jusqu’au dernier copeau, ces travailleurs sont pour la plupart réduits à devoir partir vers d’autres cieux pour entretenir ce rêve fou de joindre les deux bouts.

Saint-Léonard-de-Portneuf, Champneuf, Chute-aux-Outardes, Parent, Donnacona, Forestville, Belleterre, Trois-Rivières, L’Ascension, Ragueneau, Malartic, Rapide-des-Joachims, Saint-Séverin-de-Proulxville, Laterrière, Baie-Trinité, Manicouagan, Chandler, Port-Alfred, Rivière-Saint-Jean, Béarn, Pentecôte, Saint-Michel-des-Saints, Matane, Mont-Laurier, Price, LaSarre, Matagami, Lebel-sur-Quévillon, Jonquière, Saint-Raymond-de-Portneuf, Grand-Remous, La Martre, Val d’Or…

On entend tous les jours parler de ces villes et villages martyrs, dont on égrène les noms comme on le faisait avec ceux des saints, lors de la procession des Rogations, à une époque où la religion était aussi florissante que l’étaient les industries reliées à la forêt.

Ils sont aujourd’hui des milliers de petits, d’obscurs et de sans-grades, travaillant souvent fourbus, blessés, crottés et malades dans des moulins et dans des scieries, sur tout le territoire québécois, qui ont perdu pied ces dernières années dans cette industrie.

Perdu pied en perdant leur emploi : 12 000 depuis quatre ans. Ils sont les frères de ce Séraphin Flambeau, grognard de Napoléon mis en scène par Edmond Rostand dans la pièce L’Aiglon.

Ce sont des villages tout entiers que saignent littéralement ces compagnies qui ne voient pas les conséquences de décisions prises dans des salles de conférences feutrées, mais sans fenêtres la plupart du temps. Ce qui a l’avantage, pour ces étoiles de la haute finance, de mettre un voile sur le réel.

C’est justement ce voile qui fait qu’un PDG comme John Weaver, d’AbitibiBowater, responsable de fermetures d’usines et de scieries en série, a touché pas moins de 2,3 millions $ en rémunération en 2006 malgré le fait que la valeur de l’action de l’entreprise ait dégringolé en trois ans de 100$ à 29$. « La paye de John Weaver est celle qui détonne le plus avec sa performance lorsqu’on la compare aux autres dirigeants », note La Presse.

Une émule de Woody Allen

Pendant que ces milliers de laissés-pour-compte se débattent sans espoir, Stephen Harper ayant décidé de faire de la basse politique à leurs dépens, une émule de Woody Allen a fait une entrée retentissante dans le débat public. Ce vieux Woody disait en effet que l’éternité, c’était très long, surtout vers la fin.

Le vice-président et économiste en chef de l’Institut économique de Montréal en a remis récemment en soutenant, dans un texte publié dans La Presse du 7 janvier sous le titre Des inégalités temporaires, que les écarts grandissants entre les hauts et les bas salariés devraient se résorber.

Une question de temps, en quelque sorte. Un parfum d’éternité, plutôt.

Titulaire de la Chaire Bell Canada en économie industrielle à l'Université de Montréal, le monsieur en question, Marcel Boyer, affirme péremptoirement que « la nouvelle richesse est accaparée au départ surtout par ceux qui sont au premier chef responsables de sa création ». Weaver, par exemple ?

On aura compris que ceux qui créent la richesse sont rétribués en conséquence. Le Centre canadien de politiques alternatives en a fait une démonstration fulgurante au tournant de la nouvelle année.

Les 100 patrons les mieux payés au Canada gagnent en 9 heures et 33 minutes ce qu’un travailleur gagnant la moyenne de salaire au Canada, soit 38 998 $, mettra un an à gagner.

S’il ne gagne que le salaire minimum moyen, qui se situe à 16 620 $ par année, le travailleur verra ces patrons mettre seulement 4 heures et 4 minutes pour empocher la même somme.

De 1998 à 2006, pendant que les salaires des travailleurs connaissaient une hausse de 18 %, les patrons ont vu leurs émoluments augmenter de 146 %.

En 1998, la rémunération moyenne de ces mêmes patrons les plus riches était 104 fois plus élevée que le salaire moyen du travailleur canadien. En 2005, elle était 238 fois plus élevée.

Signe sans doute que ces inégalités sont temporaires et vont s’amenuisant, l’écart a été réduit en 2006. La rémunération moyenne des patrons les plus riches n’est plus que 218 fois plus élevée que celle du travailleur.

Il faudrait avoir la foi du charbonnier pour prendre au mot le savant économiste de l’IEDM. Temporaires, ces inégalités ? Inscrites au contraire dans les gènes du capitalisme, quoi qu’il en dise.


Ce texte est paru dans l'édition de février du journal Le Couac

Sur la photo : Réunion publique pour la survie de l'usine d'Abitibi-Bowater à Dalhousie, 11 janvier 2008 / Jean-François Boisvert - La Voix du Restigouche

 

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