Charest le Conquérant

2009/10/16 | Par Michel Rioux

Chez un tailleur de pierres
Où je l’ai rencontré
Il faisait prendre ses mesures
Pour la postérité.

- Jacques Prévert

Il faut se rendre à l’évidence, même si l’on a le cœur saisi par un léger pincement à la pensée de ce qui risque de nous arriver si la chose s’avérait : le Québec ne suffit plus à Jean Charest. Trop petit, le Québec… Pas assez glamour, le Québec… C’est la planète qui l’attend, c’est le monde qu’il lui faut, c’est l’univers qui va l’applaudir ! Pauvre de nous, orphelins devenus.

L’œuvre n’en est encore qu’à ses débuts mais déjà, dans la revue L’Actualité du 1er novembre, un tâcheron spécialisé en ces matières avait été chargé d’entreprendre de sculpter, à grands coups de ciseaux, la statue de ce nouvel Alexandre, comme lui blond et frisé, ainsi qu’on les aimait à Athènes en d’autres temps.

« Comment Jean Charest a conquis l’Europe », titrait la revue de Rogers Media. Rien de moins. On y raconte en détail, et sur le mode d’une tragédie en cinq actes, comment Jean Superman Charest s’y est pris pour que s’amorcent des discussions visant à l’établissement d’un traité de libre-échange. De la haute voltige diplomatique. Une ruse de renard. Décidément, ne pas conclure qu’on se trouve là en présence d’un grand stratège relèverait de la mauvaise foi.

Nous étions plusieurs à penser que Jean Charest était tout entier occupé à la mise en marche de son grand Plan Nord, annoncé en grande pompe sous les cuivres et les tambours il y a déjà un an. « Il disait alors, en pointant le territoire au nord du 49e parallèle : “C’est à nous, c’est notre avenir” », rappelait Le Devoir. « Il faut repousser les limites de notre dernière grande frontière, le Nord du Québec », l’a-t-on entendu clamer à Radio-Canada. Jusqu’à ce qu’on apprenne que le fameux Plan Nord était tout au plus une « démarche » qui ne se retrouve que sur le site internet du Parti libéral du Québec.

Nous broutions donc dans les pâturages de l’erreur. Car c’est plutôt vers l’Europe, c’est plutôt vers le monde qu’étaient tendues toutes les énergies Jean-John-James, fils de Red Charest.

Et le présenter comme le Grand architecte d’un traité de libre-échange à venir relèvera sans doute de la fumisterie, car il se pourrait bien qu’il ne soit qu’un simple exécutant, une marionnette en quelque sorte, manipulée avec brio par un homme d’affaires qui n’a que faire du Plan Nord, mais pour qui un libre-échange Canada-Europe se traduirait par des gains énormes en espèces sonnantes et trébuchantes.

Paul Desmarais lui-même.

C’est Robin Philpot, dans son livre Derrière l’État Desmarais : POWER, qui nous éclaire sur les véritables maîtres du monde. Et ceux-là ne sont pas devant les caméras, mais se tiennent dans les coulisses, où se décident les vraies affaires.

Pour avoir leur homme de main, les Paul Desmarais de ce monde sont prêts à y mettre le prix. Ainsi, Michel Vastel avançait qu’une somme de 2,5 millions de dollars aurait été versée à Jean Charest pour le convaincre de sauver le Canada en prenant la direction des libéraux. Michel David penchait plutôt vers une somme de 4 millions de dollars.

Même l’homme-lige de Power à La Presse, André Pratte en personne, dans sa biographie de Jean Charest, évoquait cet « investissement » quand fut venu le moment d’éjecter Daniel Johnson : « Certains croient que le père du géant financier Power Corporation, Paul Desmarais, ami de la famille Johnson, aurait suivi tout cela de près. Le milieu des affaires aurait même offert à Charest un “pont d’or”… »

Ce qui explique la visite « strictement privée » de Charest à Paris pour assister à la remise de la Grand-Croix de la Légion d’honneur à Paul Desmarais. Reçue des mains du président en personne, ce Sarkozy qu’il avait hébergé dans son domaine de Sagard et dont il avait été l’un des rares invités, triés sur le volet, à prendre part au Fouquet’s à la réception qui avait suivi sa victoire.

Philpot écrit : « Plus frappant encore est son engouement [celui de Charest] aussi nouveau que suspect, pour la France et pour un projet de libre-échange avec l’Europe dont il espère être le porteur en Amérique du Nord (…). Il serait étonnant qu’Ottawa s’y oppose, car l’idée vient tout droit de l’esprit de Paul Desmarais et de ses alliés en France, Nicolas Sarkozy et Édouard Balladur. »

Ce qu’en a dit l’oncle Paul dans une entrevue au magazine français Le Point, en juin 2008 ? « Essayons d’avoir un marché commun entre l’Europe et le Canada. Si la France pousse, l’Europe suivra. » Et qu’en a dit Balladur dans son dernier livre ? « Ce qu’il faudrait, c’est un traité de libre-échange entre l’Union européenne et l’Amérique du Nord. Mais un traité de libre-échange entre l’Europe et le Canada est peut-être une bonne façon de commencer. »

Comment Jean Charest a conquis l’Europe ? En écoutant la voix de ses maîtres et en étant aux ordres !





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