Desmarais contre le mouvement souverainiste

2013/10/11 | Par Pierre Dubuc


Au cours de la période comprise entre l’arrivée au pouvoir du Parti québécois en 1976 et le référendum de 1980, allaient se conclure une série de transactions financières au bénéfice de l’élite économique du Québec de façon à ce qu’elle se prononce contre le projet péquiste ou se contente de la recherche d’un statut particulier comme Claude Morin et René Lévesque aillaient bientôt le proposer. Au cœur de ces transactions financières, nous retrouvons un autre personnage clé de l’époque, le financier Paul Desmarais, dont le rôle est plus complexe qu’il n’y paraît à première vue.

Les interventions politiques musclées de Paul Desmarais remontent au milieu des années 1960. En 1966, Daniel Johnson fait campagne sur le thème « Égalité ou indépendance », titre d’un livre qu’il venait de publier et dans lequel il réclamait pour le Québec 100% des impôts sur les profits des sociétés, 100% des impôts des particuliers et 100% des impôts sur les successions. De telles revendications équivalent, à toutes fins pratiques, à une déclaration d’indépendance. Johnson est élu grâce à la division du vote libéral par le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) qui récolte 6% des suffrages. Johnson avait conclu une entente secrète avec Pierre Bourgault en vertu de laquelle les deux concentreraient leurs critiques sur le Parti libéral de Jean Lesage et éviteraient de s’en prendre l’un à l’autre.

L’année suivante, le « Vive le Québec libre » du Général de Gaulle dramatise la situation et jette la panique dans les rangs fédéralistes. Daniel Johnson est invité à aller encore plus loin par de Gaulle qui, dans une lettre manuscrite que ce dernier lui a fait porter, écrit : « On ne peut plus guère douter que l’évolution va conduire à un Québec disposant de lui-même à tous égards. C’est donc – ne le pensez-vous pas? – le moment d’accentuer ce qui est déjà entrepris. Il faut des solutions », dit encore le général, offrant le soutien de la France à cette « grande opération nationale de l’avènement du Québec ».

Tout cela en était trop pour Ottawa et les fédéralistes. Dans sa biographie de Daniel Johnson, le journaliste Pierre Godin raconte comment la contre-attaque s’est orchestrée. Pendant que Daniel Johnson prenait à la fin du mois de septembre 1967 des vacances à Hawaï, les journaux de Power Corporation commencent à faire état d’une désastreuse fuite de capitaux. Charles Neapole, le président de la Bourse de Montréal, confirme l’information mais sans donner de chiffres. Des dirigeants de la Banque de Montréal, de la Banque Royale et du Trust de Montréal harcèlent chaque jour le ministre des Finances Paul Dozois de leurs appels alarmistes. « Money is leaving the province », clament-ils. C’était évidemment faux, comme l’a révélé plus tard Jacques Parizeau en vérifiant les transactions financières au cours de cette période.

Au même moment, Paul Desmarais et Marcel Faribault du Trust Général et membre du conseil d’administration de Power Corporation, accompagnés d’un journaliste de La Presse, prennent l’avion pour Hawaï afin de « mettre Johnson au courant de la fuite de capitaux ». Profitant du climat de panique qu’ils viennent artificiellement de créer, ils convainquent Daniel Johnson d’effectuer un « recul stratégique » pour rassurer les milieux financiers. Ils lui font signer une déclaration qui sera reproduite le lendemain en première page de La Presse sous le titre : « Pas de muraille de Chine autour du Québec ». Immédiatement, le premier ministre canadien Lester B. Pearson se réjouit de la déclaration et Pierre Elliott Trudeau, alors ministre de la Justice, déclare que « le document d’Hawaï rejoint la politique d’Ottawa ».

À Hawaï, Paul Desmarais obtient la nomination de Marcel Faribault au poste de « conseiller spécial » du premier ministre Johnson en matière constitutionnelle et économique et celle de Charles Neapole à la Caisse de dépôt.

À la conférence constitutionnelle qui suit, Daniel Johnson ne fait mention ni d’indépendance, ni d’égalité, ni de rapatrier 100% des impôts. Il parle plutôt de fédéralisme renouvelé et de nouvelle constitution au grand étonnement des autres premiers ministres et de la presse. À la grande déception du Général de Gaulle, Daniel Johnson ne reparla plus jamais d’indépendance et on raconte que Paul Desmarais a conservé jalousement comme trophée de chasse l’original de la déclaration de Hawaï.

Le sort de Daniel Johnson étant réglé, les gens de Power Corporation pouvaient maintenant s’occuper de celui de René Lévesque qui voulait pousser le Parti libéral, dont il était ministre, à endosser ses thèses sur la souveraineté-association. L’attaque fut menée au congrès du Parti libéral par le ministre Éric Kierans et le premier ministre Jean Lesage. René Lévesque se retira du congrès avant d’être exclus du Parti libéral et il mettra sur pied quelques mois plus tard le Mouvement souveraineté-association (MSA). Après son retrait de la vie politique, Jean Lesage fut invité à siéger sur le conseil d’administration de Power Corporation.

Au même moment, Desmarais organise la course de Trudeau à la chefferie du Parti libéral et son élection à la tête du pays le 25 juin 1968, le lendemain de l’émeute de la Saint-Jean-Baptiste. Avec Trudeau aux commandes, l’objectif est de réprimer l’agitation politique et sociale au Québec, mais également de mettre fin au mouvement de décentralisation de la fédération canadienne que le pays avait connu sous l’administration de Lester B. Pearson. Les milieux d’affaires du Canada anglais en avaient tiré la conclusion suivante : la politique des concessions au Québec pratiquée par le gouvernement Pearson, plutôt que de freiner le développement du mouvement de revendications au Québec, a attisé ses appétits. Il était temps de renverser la vapeur et de passer, avec un gouvernement Trudeau, à la répression – les mesures de guerre en Octobre 1970 – et à une politique centralisatrice.

Si Paul Desmarais sait manier le bâton, il peut aussi offrir la carotte. Entre l’élection du Parti québécois en 1976 et le référendum de 1980, il agit comme plaque tournante d’une série de transactions financières qui vont lier les intérêts des milieux d’affaires nationalistes québécois au destin du Canada anglais.

Un peu d’histoire est nécessaire pour comprendre les dessous de ce qui va se passer entre 1976 et 1980. Vers la fin des années 1950, une alliance s’est forgée au sein du Parti libéral entre des hommes d’affaires québécois et la Banque Royale pour déloger du pouvoir la vieille coalition de la Banque de Montréal et de l’Église catholique qui dominent alors la société québécoise par l’intermédiaire de l’Union nationale de Maurice Duplessis. En fait, cette alliance a pris forme à la Deuxième Guerre mondiale avec les liens qui se sont tissés entre la Banque Royale et la famille Simard de Sorel qui s’était vu octroyer de généreux contrats fédéraux pour ses chantiers maritimes.

Au cours des années 1960, la coalition s’élargit pour inclure d’autres sections de la classe d’affaires québécoise. C’est alors que la Banque Royale s’entend avec la Banque Canadienne Nationale pour créer en 1963 RoyNat, une société spécialisée dans les prêts aux entreprises.

La nationalisation de l’électricité en 1962 est un excellent théâtre pour voir à l’œuvre les groupes d’intérêt qui vont continueront à s’affronter par la suite. Les dirigeants de Power Corporation, groupe lié à la Banque Royale et qui détenait la majeure partie des installations visées, n’étaient pas opposés au principe de la nationalisation. Le taux de profit du secteur de l’électricité était tombé entre 2% et 6% et le gouvernement offrait de payer 20% de plus que la valeur réelle des actions. L’entente fut conclue et l’argent encaissé a servi à édifier l’empire que l’on connaît.

L’opposition venait des cadres anglophones des compagnies visées - qui savaient que la nationalisation signifiait leur remplacement par des francophones - et du syndicat financier A.E. Ames et Co. Ltd, lié à la Banque de Montréal. Cette opposition s’exprima au sein du Cabinet Lesage par l’intermédiaire du George Marler, membre du Conseil législatif (le défunt sénat provincial composé de non-élus), qui représentait officieusement à Québec les intérêts de la rue Saint-Jacques.

Le syndicat financier contrôlait les emprunts du gouvernement du Québec depuis la chute du gouvernement d’Honoré Mercier à la fin du siècle dernier. Mercier, qui avait pris le pouvoir dans la foulée de l’immense réaction nationaliste qu’avait suscitée au Québec la pendaison de Louis Riel, avait tenté de détacher le Québec du giron des milieux financiers canadiens en empruntant auprès de financiers français, belges et états-uniens. La Banque de Montréal et ses acolytes provoquèrent la chute de Mercier, à la faveur d’un scandale, et reprirent le contrôle des finances de la province.

En 1962, lorsque le syndicat financier A.E. Ames et Co. Ltd voit qu’une maison de courtage états-unienne s’offre pour rassembler les capitaux nécessaires à la nationalisation de l’électricité, il comprend ce qui se trame. Plutôt que de tout perdre, il change son fusil d’épaule, met fin à son opposition et s’associe à la First Boston Bank pour fournir les capitaux. Une alliance entre des intérêts québécois, la Banque Royale et des banquiers de la côte est des États-Unis avait réussi à contrer l’opposition des intérêts traditionnels de la rue Saint-Jacques.

La nationalisation de l’électricité met fin au pouvoir d’entreprises anglo-saxonnes qui s’étaient partagé le territoire du Québec en autant de petits fiefs et qui freinaient son développement économique. Au nombre de ceux qui avaient réclamé à hauts cris la nationalisation, on retrouve, bien entendu, des entreprises québécoises en pleine croissance dans le contexte des années de prospérité de l’après-guerre. Au premier plan d’entre elles, il y a le Mouvement Desjardins. En 1960, le mouvement des Caisses populaires dépasse en importance les deux banques canadiennes-françaises : la Banque Canadienne Nationale et la Banque Provinciale. Alliés dans le cadre de la nationalisation de l’électricité, les intérêts de Desjardins et du groupe dirigé par la Banque Royale vont rapidement s’entrechoquer. La crise au sein du Parti libéral entre les fédéralistes et les nationalistes, personnifié par l’affrontement entre Jean Lesage et René Lévesque, en est l’expression politique.

Avec la fondation du Parti québécois, après l’exclusion de Lévesque du Parti libéral, le Mouvement Desjardins a désormais son propre véhicule politique. Il faut lire Option-Québec, le document fondateur du Parti québécois, le manifeste « Quand nous serons vraiment maîtres chez nous » et les différents programmes du parti, pour constater jusqu’à quel point les intérêts du Mouvement Desjardins y sont bien représentés.

Déjà à cette époque, le Mouvement Desjardins, protégé de toute prise de contrôle hostile par son statut de coopérative, fonctionne comme une banque. Il contrôle 25% du capital-actions de la Banque Provinciale et une série d’autres institutions financières comme la Sauvegarde, l’Assurance-Vie Desjardins, la Sécurité, la Société d’Assurance des Caisses populaires, la Fiducie du Québec. Il est aussi impliqué dans le secteur industriel par le biais de la Société d’Investissement Desjardins et le Crédit industriel Desjardins. Par l’intermédiaire de ces institutions, il contrôle ou possède d’importants intérêts dans Culinar, Canam-Manac, Sico, Treco et une série de petites et moyennes entreprises. En assurant le financement des PME, Desjardins les regroupent, les concentrent. Culinar, par exemple, contrôle la pâtisserie Vachon, les produits Diamant, les biscuits David, etc.

En 1976, la victoire du Parti québécois est aussi la victoire du Mouvement Desjardins. Rapidement, le nouveau gouvernement amende la charte de la Caisse de dépôt de façon à rendre obligatoire la représentation au conseil d’administration d’un dirigeant du mouvement coopératif. Des membres de Desjardins sont aussi nommés sur les conseils d’administration de plusieurs sociétés d’État avec les bénéfices qu’on imagine. Par exemple, la Société québécoise d’Initiative agro-alimentaire (SOQUIA) fait d’importants investissements dans Culinar.

Manifestement, le rapport de forces se transforme dans le milieu des affaires avec les politiques linguistiques et économiques du Parti québécois. C’est alors qu’entre en jeu Paul Desmarais. Peu après les élections de 1976, il invite Michel Bélanger, le p.d.-g. de la Banque Provinciale et Rolland Giroux, un ancien dirigeant d’Hydro-Québec et un des principaux artisans de la nationalisation, à venir siéger sur le conseil d’administration de Power Corporation où se trouve déjà Daniel Johnson Jr, le fils de l’ancien premier ministre, et dont le frère Pierre-Marc fait partie du Cabinet péquiste.

Puis, Desmarais tisse une nouvelle toile économique où vont s’entremêler ses intérêts et ceux des groupes financiers québécois. Power Corporation cède la Laurentide Finance à la Banque Provinciale, ce qui permet à cette dernièere d’envisager de pouvoir étendre son réseau de succursales à travers le Canada. Desmarais cède à la Laurentienne la compagnie d’assurances Imperial Life installée au Canada anglais. Mais la pièce de résistance est la fusion de la Banque Canadienne Nationale et de la Banque Provinciale pour créer la Banque Nationale où les intérêts de Power Corporation et du Mouvement Desjardins se trouvent désormais entrelacés. En effet, Power Corporation et le Mouvement Desjardins sont les deux principaux actionnaires de la nouvelle institution avec respectivement 7% et 11% des actions.

La genèse de cette dernière transaction est fort instructive. En 1977, les Caisses populaires mettent la main sur 12% du capital-action de la Banque d’Épargne. La rue Saint-Jacques flaire rapidement la possibilité d’une fusion entre la Banque d’Épargne et la Banque Provinciale qui est contrôlée à 25% par Desjardins. La fusion créerait une nouvelle banque francophone avec un actif de 5 milliards $ qui talonnerait la Banque Canadienne Nationale. Pour confirmer les inquiétudes des financiers de la rue Saint-Jacques, le ministre des Finances Jacques Parizeau déclare au même moment : « Il ne serait pas mauvais de regrouper les avoirs fermes des Québécois ». Il n’en fallait pas plus. La contre-offensive s’organise rapidement autour de la Banque Canadienne Nationale, liée depuis 1963 à la Banque Royale. En une seule journée, des blocs entiers d’actions changent de mains provoquant la réorganisation complète de l’organigramme de la Banque d’Épargne de façon à empêcher sa prise de contrôle par le Mouvement Desjardins. Finalement, après bien des péripéties, la Banque Provinciale fusionnera avec la Banque Canadienne Nationale pour former la Banque Nationale. Quant au contrôle de la Banque d’Épargne, il passera entre les mains de la Laurentienne qui s’associera de plus en plus à Power Corporation.

D’autres institutions financières québécoises ont aussi leur part du gâteau. Le Trust General dont la Banque Nationale et la Laurentienne détiennent 28% des actions - la Banque Nationale et la Laurentienne ont sept administrateurs en commun - fait l’acquisition de Sterling Trust, une institution financière ontarienne. Le groupe Prenor, dont la Caisse de dépôt et la Banque Nationale sont les deux principaux actionnaires crée une filiale à Vancouver, Paragon Insurance Co. La Banque d’Épargne dont la Banque Nationale et la Laurentienne détiennent respectivement 18% et 20% des actions fait l’acquisition du Crédit Foncier Franco-Canadien - une entreprise contrôlée par la Banque de Paris et des Pays-Bas avec laquelle Desmarais est en relations d’affaires - ce qui lui permettra d’étendre son réseau de succursales à travers le Canada.

D’autres transactions sont dignes de mention. La Caisse de dépôt prend le contrôle de Domtar avec l’aide de Paul Desmarais. Provigo acquiert M. Loeb. Sodarcan, la compagnie d’assurances contrôlée par la famille Parizeau, achète Dale-Ross Holdings Ltd, dont la fusion avec la plus grande compagnie mondiale d’assurances et de courtage, l’américaine Mars S. McLennan, a été bloquée par le gouvernement fédéral en vertu de la loi sur la tamisage des investissements étrangers.

C’est donc sans surprise qu’on a pu lire dans les journaux de l’époque cette déclaration de Marcellin Tremblay, président des Prévoyants, une filiale du groupe Prenor : « Paul Desmarais et Alfred Rouleau (le p.d.-g. du Mouvement Desjardins) se rejoignent dans ce qu’ils veulent faire du Québec ».

Désormais, les portes qui leur avaient toujours été fermées au Canada anglais semblent enfin devoir s’ouvrir comme par magie pour les principaux groupes financiers québécois. Desjardins, la Banque Nationale, la Laurentienne, la Banque d’Épargne envisagent de pouvoir se développer d’un océan à l’autre.


Extrait de Pierre Dubuc, L’autre histoire de l’indépendance, Éditions du Renouveau québécois, 2003.


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