Par-dessus le marché !

2015/05/13 | Par Michel Rioux

Cette expression vernaculaire, équivalant à un cri du cœur qui dirait quelque chose comme « en plus de tout le reste », devrait inspirer quelques réflexions.

Sous l’Empire romain, les plus belles femmes et les hommes les plus forts des territoires conquis par les valeureux soldats de l’Empire étaient ramenés à Rome, comme esclaves.

Une minorité avait la chance, si on peut dire, de s’exhiber au Circus maximus, ou encore au Colisée, devant une plèbe soûlée de violence à qui on offrait du pain et des jeux, justement, et qui faisait d’éphémères vedettes de ces gladiateurs qui devaient combattre des ours et des lions, quand ce n’était pas leurs congénères.

C’était la loi du marché de ce temps.

Le marché des vaincus. Vae victis, disait-on de ces hommes et de ces femmes en provenance des provinces conquises par l’épée, les bien-nommées celles-là. Le mot province signifiant - encore aujourd’hui - territoire« pour les vaincus ».

Des siècles plus tard en Afrique, pendant deux siècles, quand il s’est agi de fournir aux propriétaires étasuniens une main d’œuvre bon marché, trop pauvre même pour être taillable, mais corvéable à merci, c’est par vaisseaux entiers qu’on entassait les plus forts et les mieux bâtis. Dont la majorité, néanmoins, ne pouvait survivre aux affres du voyage.

C’était la loi du marché de ce temps.

Le marché des esclaves. Celui du bois d’ébène utilisé pour satisfaire les besoins et les intérêts des forts et des puissants.

On aura compris que lorsque c’est le marché qui fait la loi, les besoins du monde ordinaire cessent d’être un critère de sélection. Quelle idée saugrenue, par exemple, que celle de réclamer 100 dollars par semaine lors du premier Front commun, ce qui correspondait aux besoins des travailleuses et des travailleurs, mais qui faisait s’étouffer d’indignation les adorateurs de cette religion du marché !

Les années ont passé. Mais ce qu’ils appellent le marché continue d’appliquer sa loi, qui prime sur toutes les autres.

Ainsi, ce serait le marché qui dicterait que les dirigeants d’entreprises jouissent de revenus plutôt pharamineux. C’est du moins ce que nous explique la vulgate néolibérale.

En effet, comment retenir dans les entreprises ces phoenix qui se dépêcheraient, n’en doutons pas, de courir chez le plus offrant si on ne les retenait pas avec des émoluments hors de proportion ?

La Presse nous apprenait récemment que le président de Transforce gagnait 190 fois le coût total d’un employé de l’entreprise. Chez Québecor, c’est 219 fois ce coût. Chez Bell, on atteint le chiffre de 151.

Sur une période d’un an, la rémunération totale des hauts dirigeants de Saputo a augmenté de 58 %, de 26 % chez Domtar, de 26,5% à la Banque Nationale, de 16,5 % chez Power Corp.

Si les employés dans le secteur public se sont vu « offrir » un gel salarial durant deux ans suivi de hausses de un pour cent par année durant trois ans, faut-il constater qu’encore une fois, le marché a imposé sa loi d’airain ?

Début mai, Le Devoir titrait : « Les Québécois les plus pauvres regardent les autres s’enrichir ». Il s’agissait d’une étude de l’Institut québécois de la statistique portant sur la hausse de la valeur patrimoniale des Québécois de 1999 à 2012.

Si cette valeur a augmenté de 38 % pour le premier quintile, le plus pauvre, on constate qu’il a augmenté de 98 % pour le cinquième, le plus à l’aise. On se demande alors ce qui va arriver si, par-dessus le marché, les riches s’enrichissent toujours plus rapidement et que les pauvres s’appauvrissent de leur côté à la même vitesse.

Ce qu’il faut constater et qui est indéniable, c’est que la main invisible d’Adam Smith est une formidable machine à créer des inégalités. Inégalités dans les revenus. Inégalités dans l’accès à des services en santé et en éducation. Inégalités sociales. Inégalités des chances. Inégalités hommes/femmes. Inégalités Nord-Sud.

Aujourd’hui, ce sont les agences de notation comme Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch Ratings qui sont les véritables prêtresses de la secte capitaliste dont le marché tient lieu à la fois de Bible, de Torah et de Coran. Des prêtresses qui font danser tant les États que les sociétés.

Lucien Bouchard avait raconté avoir eu une peur bleue après une rencontre à New York avec des analystes de Moody’s, qui l’avaient menacé d’une décote. Humiliant, avait-il avoué. Près de vingt ans plus tard, Philippe Couillard a repris la même rengaine. «Si on n’agit pas, nous, les Québécois, c’est New York et les agences de crédit qui vont décider pour nous», a-t-il martelé en septembre dernier.

Le sociologue Pierre Bourdieu avait vu juste : « Entre la confiance des marchés et la confiance du peuple, il faut choisir. La politique qui vise à conserver la confiance des marchés perd la confiance du peuple. » 

Il faut choisir, en effet.

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