Face à l’impasse économique du néolibéralisme

2016/03/09 | Par Louis Gill

Récemment, la revue financière hebdomadaire The Economist a consacré un certain nombre d’articles1 à ce qui peut être caractérisé sans exagération comme la situation d’impasse dans laquelle se trouve l’économie mondiale, près de dix ans après le déclenchement de la crise en 2007-2008.

Les principaux marchés boursiers sont secoués par de fortes variations à la baisse, le prix de l’or, valeur refuge par excellence en temps de perturbations économiques, a connu en ce début d’année sa plus forte augmentation en trois décennies, le coût des titres de protection contre les faillites bancaires est à la hausse, les craintes ressenties à l’égard de l’imminence d’une nouvelle récession aux États-Unis sont de plus en plus vives et le sentiment se renforce de voir la Réserve fédérale (la Banque centrale des États-Unis), qui vient, en décembre dernier, pour la première fois en dix ans, de relever son taux directeur d’un demi-point de pourcentage, le réduire de nouveau à près de zéro, voire sous zéro comme l’ont déjà fait les Banques centrales de la Suède, de la Suisse, du Danemark et du Japon, ainsi que la Banque centrale européenne.

Ajoutons à cela les graves difficultés d’une Chine en crise de surproduction qui, après avoir été, au cours de la dernière décennie, le principal moteur de l’économie mondiale avec des taux annuels de croissance du PIB de 10 à 14 % entre 2003 et 2011, a connu une chute draconienne de cette croissance qui a atteint 6,5 % en 2015, sans parler de la dépréciation de sa monnaie, de la forte augmentation de sa dette publique et des sérieuses perturbations de ses marchés financiers et de l’effondrement de ses exportations. Il en est de même des pays émergents, désormais aux prises avec une chute des prix des matières premières, une diminution de leur croissance et un lourd endettement.

En somme, l’économie mondiale montre de plus en plus de signes d’une marche à une nouvelle débandade.

Au fil des années, la crise déclenchée en 2007-2008 a pris de nouvelles formes et son épicentre s’est déplacé, mais elle est loin d’avoir été surmontée. D’une crise de la dette privée qui s’est violemment manifestée par l’éclatement de la bulle immobilière et le marché des hypothèques à risque élevé, d’abord et principalement aux États-Unis, mais aussi en Grande-Bretagne, en Irlande et en Espagne, elle s’est transmutée, à partir de 2010, en crise de la dette publique, en Europe et surtout en Grèce et dans d’autres pays du sud de l’Europe, menaçant jusqu’aux fondements de l’Union monétaire européenne et la survie de l’euro.

Le mal s’est étendu à partir de 2014 à la Chine et aux pays émergents. Même aux États-Unis, où certains signes comme la croissance de l’emploi et la chute du taux de chômage en ont amené certains à y voir une exception, des signes annonciateurs d’une nouvelle récession ont commencé à se manifester.

Si le taux de chômage a diminué, cela est en partie le résultat de ce que de nombreux demandeurs d’emploi ont cessé d’en chercher; il faut par ailleurs signaler le ralentissement de la croissance, la chute des profits, l’augmentation du niveau des stocks et la chute de l’indice de l’Institute for Supply Management, qui mesure l’activité des secteurs manufacturier et non-manufacturier. Ce dernier est à son plus bas niveau des quatre dernières années.

 

Financer les dépenses publiques par la création de monnaie ex nihilo

La plus grande crainte exprimée par la revue financière est d’en arriver au constat que les outils d’intervention dont on dispose pour surmonter la faiblesse de l’économie ne fonctionnent plus.

Depuis 2007-2008, souligne-t-elle, les efforts de stimulation économique ont reposé principalement sur l’intervention des banques centrales par l’utilisation massive de l’« assouplissement monétaire quantitatif », qui consiste à imprimer de l’argent pour acheter de nouvelles obligations gouvernementales, alors qu’au même moment la plupart des gouvernements travaillaient activement contre ce stimulant monétaire en recourant à des politiques d’austérité !

Tranchant avec le conservatisme auquel on aurait pu s’attendre d’elle, la revue affirme que le temps est venu, pour des gouvernements qui ont « honteusement » abdiqué leurs responsabilités, de se joindre au combat dans lequel les banques centrales se sont jusqu’ici engagées seules.

Elle suggère de recourir à ce qu’elle désigne comme les idées les plus radicales de fusion des politiques monétaires et fiscales, comme le financement des dépenses publiques ou des réductions de taxes par l’impression pure et simple d’argent, décrite de manière imagée comme le déversement de billets de banque du haut du ciel par hélicoptère2.

Précisons que cette création de monnaie ex nihilo se distingue de celle qui résulte de la technique de l’« assouplissement quantitatif » en ce qu’elle court-circuite les banques et les marchés financiers et met directement dans les mains des citoyens la monnaie créée ex nihilo.

Pour évaluer cette proposition et l’ampleur de l’impasse économique qui incite à y recourir, mentionnons que le financement monétaire par les banques centrales a été écarté en faveur du financement obligataire depuis la fin des années 1970, à l’aulne du néolibéralisme, sous prétexte de soumettre les États jugés trop dépensiers à la discipline des marchés financiers. Le monde néolibéral y est tellement réfractaire que l’Union européenne l’a légalement interdit à la Banque centrale européenne par le Traité de Lisbonne (article 123).

Le financement monétaire par les banques centrales a aussi été mis de l’avant par l’autre grand périodique de la City de Londres, le quotidien Financial Times, sous la plume de son journaliste vedette, Martin Wolf. Pour Wolf, si l’économie est toujours dans la torpeur, c’est parce que les politiques économiques des gouvernements ont imposé l’austérité.

Il estime que la seule façon de surmonter ce blocage est de s’en remettre à un système de déficits budgétaires permanents financés par les banques centrales3. Il estime par ailleurs qu’il faut remplacer le système bancaire actuel, qui reçoit des dépôts dont il prête la majeure partie en prêts à long terme, par un système de « narrow banking », où les dépôts doivent être garantis par des actifs sûrs et liquides comme des obligations gouvernementales.

 

Une spirale inflationniste des salaires et des prix comme bouée de sauvetage ?

Tout aussi inattendue est la proposition de la revue The Economist d’une politique gouvernementale de revenus ayant pour objectif d’impulser, par une augmentation généralisée des salaires, une spirale inflationniste d’augmentation des prix et des revenus, du type de celle que la politique économique des années 1970 s’est évertuée à combattre, au cœur de la stagflation qui a marqué les derniers soubresauts de l’ère keynésienne.

Il est à noter que la revue reprend ici, à titre de politique générale pour l’ensemble du monde capitaliste déjà en situation de déflation ou en voie de le devenir, la proposition qui vient tout récemment d’être formulée pour le Japon par l’ancien économiste en chef du Fonds monétaire international, Olivier Blanchard, dans un article intitulé « Japan needs strong inflationary medecine to tackle public debt », publié dans la Nikkei Asian Review4et cosigné par Adam Posen.

L’objectif de l’étonnante proposition que désigne ce titre est de réduire le poids réel de l’énorme dette japonaise (privée et publique) par une politique de hausse significative des prix. Les détenteurs de titres de la dette japonaise en souffriront à coup sûr, écrivent les auteurs, mais ce sera, répliquent-ils, une juste compensation pour la masse de richesse, évaluée par eux à 15-20 % du Produit intérieur Brut (PIB) japonais, que la déflation a transférée à ces mêmes créanciers au cours des quelque 20 dernières années.

Blanchard et Posen proposent un taux d’inflation annuel avoisinant les 10 % pendant les premières années, suivi d’un taux plus modeste par la suite.

La spirale inflationniste devrait, selon eux, être déclenchée par le décret d’une augmentation de 5-10 % des salaires et des autres avantages sociaux dès cette année. Le coup d’envoi devrait en être donné par les négociations tripartites (impliquant le gouvernement, le patronat et les syndicats) qui se déroulent normalement en février et mars de chaque année et qui couvrent le tiers de la main-d’œuvre japonaise, avec une incidence déterminante sur de nombreux autres règlements salariaux.

Jusqu’à maintenant, comme en Europe, cette concertation tripartite a été un instrument de limitation des hausses salariales et par conséquent de contrôle de l’inflation. Elle peut désormais jouer le rôle contraire, soutiennent les auteurs. Le gouvernement devrait par ailleurs augmenter les salaires nominaux du secteur public.

Il devrait aussi augmenter d’au moins 5 % le salaire minimum, ainsi que les salaires fixés administrativement dans les secteurs réglementés et les emplois régis par des contrats gouvernementaux, et instituer l’indexation des salaires au coût de la vie.

L’objectif de cette augmentation générale des salaires, précisent-ils enfin, n’est pas de redistribuer les revenus en faveur du salariat. Pour qu’elle atteigne le but visé, les employeurs devraient être encouragés à en répercuter le coût dans les prix de leurs produits, de manière à préserver leurs marges de profit. En somme, après deux décennies de déflation et de déficits budgétaires, le recours à une forte inflation lancée par une augmentation générale des salaires est à leurs yeux la mesure la plus responsable qui puisse être utilisée pour rétablir la santé économique du Japon.

 

S’endetter davantage !

Sur la même lancée, la revue The Economist va jusqu’à regretter que de nombreux pays disposant encore d’une capacité d’emprunt se soient abstenus de s’endetter davantage, d’autant plus que les coûts d’emprunt sont à leur plus bas niveau : « les taux d’intérêt sur plus de 7000 milliards de dollars d’obligations gouvernementales à l’échelle mondiale sont actuellement négatifs », précise-t-elle.

Reprenant une proposition déjà formulée par le Fonds monétaire international dans ses Perspectives économiques mondiales d’octobre 20145, elle signale que la situation n’a jamais été aussi favorable à un vaste réinvestissement dans la reconstruction d’infrastructures vétustes et délabrées, comme les routes et les édifices publics.

Si les autorités politiques n’agissent pas pendant qu’il est encore temps, met-elle en garde, elles risquent de se le voir dicter par une sévère crise financière. Et la plus grande préoccupation de la revue est de voir une chute des marchés et une stagnation économique provoquer un transfert du pouvoir politique aux mains de ces « populistes » dont la force a été construite par la crise de 2007-2008.

Il est intéressant de constater que la préoccupation qui est exprimée ici rejoint celle qu’exprimait John Maynard Keynes dans sa Théorie générale publiée en 1936, en disant que l’intervention économique de l’État était : « le seul moyen d’éviter une complète destruction des institutions économiques actuelles et la condition d’un heureux exercice de l’initiative individuelle »6.


« Trappe de liquidité » ou « stagnation séculaire » ?

La situation de blocage dans laquelle se trouve l’économie mondiale depuis 2007-2008 a été caractérisée comme une « trappe de liquidité », expression dont la paternité revient à l’économiste John Hicks qui l’a exposée au lendemain de la publication de la Théorie générale de Keynes, dans un article célèbre de 1937 intitulé « Mr Keynes and the Classics ».

Telle que reprise et développée par l’économiste Paul Krugman dans un article de 19987 sur l’économie japonaise qui était alors en stagnation chronique depuis le début de la décennie, elle peut être résumée comme suit : les taux d’intérêt étant presque nuls, il est impossible de les réduire davantage pour stimuler l’économie (à moins d’aller vers des taux négatifs, ce qui est désormais en voie de devenir désespérément la norme dans plus d’un pays), de sorte que les gouvernements ne pourraient surmonter l’impasse que par des emprunts massifs en vue de relancer la demande, avec l’engagement des banques centrales à garantir des taux d’inflation suffisamment élevés (4 % pendant 15 ans, suggérait alors Krugman pour le Japon), une fois la reprise en marche, de manière à réduire les taux d’intérêt réels. On constate ici que la proposition de Krugman annonçait celle, encore plus radicale, de Blanchard et Posen.

Krugman s’est récemment rallié à une autre interprétation de la situation de blocage, celle de la « stagnation séculaire »8, d’abord énoncée par Alvin Hansen dans les années 1930 et reprise aujourd’hui par l’ancien secrétaire d’État au Trésor des États-Unis, Lawrence Summers, selon laquelle la trappe de liquidité ne serait pas une difficulté passagère, mais la démonstration de ce que nous serions enfermés dans une période chronique de bas taux d’intérêt, et dans une « trappe de timidité », quant aux moyens à utiliser pour en sortir, selon l’expression de Krugman9.

Le problème, écrit The Economist10, consiste dans l’existence d’une « masse mondiale d’épargne surabondante (global savings glut) par rapport aux perspectives restreintes d’investissements attrayants », en d’autres termes par rapport à « l’expectative inexistante d’un taux de profit jugé suffisant », ou à la tendance à la baisse du taux de profit, comme le formulerait Karl Marx.

Les causes de cet état de choses sont diverses, écrit la revue : le vieillissement de la population, des perspectives réduites de croissance à long terme, une chute de l’investissement et une réduction des dépenses d’équipement rendues possibles par les nouvelles technologies; mais aussi l’accroissement des inégalités, qui concentrent les revenus dans les mains de ceux qui épargnent davantage, de même que la recherche d’actifs sûrs dans un monde de flux massifs de capitaux volatiles.

Des interventions radicales à mettre en œuvre à l’échelle de l’ensemble de l’économie sont nécessaires pour s’extirper de cette trappe, affirme la revue, parmi lesquelles un accroissement de la population par le biais de l’immigration dans les pays qui sont frappés par le vieillissement, des réformes en profondeur dans les économies en stagnation et des emprunts massifs par les gouvernements solvables.

En somme, pour sortir de l’impasse, l’avenue libératrice se situerait dans des politiques qui ont été vertement combattues par le néolibéralisme. Matière à réflexion à la veille de la présentation des budgets, à Québec et à Ottawa !

 

1 Voir en particulier le numéro du 20 février 2016.

2 Image dont la paternité revient au père du monétarisme, l’économiste Milton Friedman.

3 Martin Wolf, The Shifts and the Shocks : What we’ve Learned – and Have Still to Learn – from the Financial Crisis, Penguin Press, Allen Lane, 2014.

4 Le 7 janvier 2016.

5 Chapitre 3, page 79.

6Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Paris, Payot, 1963, p. 394.

7« It’s baaack : Japan’s Slump and the Return of the Liquidity Trap », Brooking’s Papers on Economic Activity, 2 : 1998.

8 Voir « Rethinking Japan », The New York Times, The Opinion Pages, 20 octobre 2015.

9« Timid analysis (Wonkish) », The New York Times, The Opinion Pages, 21 mars 2014.

10 2 janvier 2016, p. 58.