La ministre Freeland a-t-elle compromis la libération de Raif Badawi et de sa sœur Samar?

2018/08/10 | Par Pierre Dubuc

La ministre des Affaire étrangères Chrystia Freeland a-t-elle compromis définitivement la libération de Raif Badawi et de sa sœur avec son tweet intempestif ? Suite aux arrestations de militants saoudiens des droits humains, la ministre a exprimé par un tweet sa « grave préoccupation » et appeler « les autorités saoudiennes à les libérer IMMÉDIATEMENT ainsi que tous les autres activistes pacifiques des droits humains ».

L’Arabie saoudite a réagi en rappelant son ambassadeur, ses étudiants et ses capitaux.

Dans un article paru dans l’édition du 9 août du Globe and Mail, l’ex-ambassadeur du Canada en Chine, David Mulroney, rappelle à la ministre Freeland et au gouvernement Trudeau qu’en diplomatie « les mots comptent » et qu’il n’est pas étonnant que l’Arabie saoudite ait eu cette réaction suite à l’utilisation du mot « immédiatement ». Il ajoute que la diplomatie du tweet est à haut-risques. Autrement dit, n’est pas Trump qui veut!

Mulroney souligne que la libération récente de Liu Xia, l’épouse du prix Nobel et militant pour les droits humains Kiu Xiaobo et son départ de la Chine vers l’Allemagne doit beaucoup à la diplomatie discrète et efficace de la chancelière Angela Merkel. Un exemple à suivre.

Mais, au contraire, le gouvernement Trudeau aime faire le paon sur la place publique. Mulroney cite l’exemple de la photo largement diffusée, au mois de mai dernier, de la ministre de l’Environnement Catherine McKenna qui y va d’un « high-five » avec l’ambassadeur du Canada en Irlande pour célébrer la victoire du « Oui » lors du récent référendum sur l’avortement. Une photo dont on peut présumer, affirme-t-il, que les diplomates saoudiens l’ont partagée avec leurs responsables en Arabie.

Mulroney en profite pour rappeler les échecs spectaculaires de la politique étrangère canadienne qu’ont été les voyages du premier ministre Trudeau en Chine et en Inde et conclut son article en disant qu’il est temps que le gouvernement Trudeau arrête ses sparages, prenne conscience que ses interventions doivent tenir compte de son poids politique relatif sur la scène mondiale.

 

Libérez les Badawi !

Bien entendu, nous sommes solidaires des Badawi et de tous les militants et militantes emprisonnés en Arabie saoudite. Toutes les organisations de la société civile doivent faire pression publiquement pour leur libération. Mais un gouvernement joue sur une autre patinoire et selon des règles de jeu différentes.  Dans ce contexte, il aurait fallu au gouvernement canadien de bien apprécier l’évolution récente de l’Arabie saoudite.

Pendant longtemps – dépendance à son pétrole oblige – les gouvernements et les médias occidentaux ont détourné le regard et se sont abstenus de commenter la répression intérieure et la politique extérieure de l’Arabie saoudite. Décapitation des femmes adultères, flagellations et autres pratiques médiévales étaient passées sous silence, tout comme le fait que Ben Laden et 15 des 19 auteurs de l’attentat du 11 septembre étaient Saoudiens.

Mais la diversification des approvisionnements mondiaux en pétrole et la chute des prix ont eu un double effet : une politique étrangère plus aventureuse d’une Arabie saoudite insécurisée et l’amorce d’une timide critique de ces mêmes politiques.

Avec la chute du prix du pétrole, l’Arabie saoudite a perdu un tiers de ses réserves monétaires, ce qui a entraîné une panique telle que le nouveau prince Mohammed Ben Salmane (MBS) a procédé à l’arrestation de 300 personnes – princes, homme d’affaires, anciens ministres – sous prétexte de corruption et ne les a relâchés qu’après le versement de milliards de dollars au Trésor public.

Au cours des dernières décennies, l’Arabie saoudite a déversé des sommes mirobolantes pour la propagation de sa version radicale de l’Islam à travers le monde et a financé discrètement des groupes islamistes en Syrie, en Libye et dans d’autres régions.

Obsédé par l’Iran, MBS est intervenu directement dans les affaires du Liban en séquestrant le premier ministre libanais Saad Hariri pour l’obliger à démissionner, le jugeant trop près du Hezbollah, avant d’être forcé de le relâcher sous la pression internationale.

Mécontent également des relations entretenues par le Qatar avec le régime iranien, il a rompu les relations diplomatiques et coupé toutes les liaisons routières, maritimes et aériennes avec ce pays.

De plus, les forces armées saoudiennes ont envahi et bombardent le Yémen voisin, en accusant les Houthis d’être à la solde de Téhéran, entraînant une des pires crises humanitaires.

Enfin, selon le site Intercept, SBM aurait récemment planifié d’envahir le Qatar. Il n’aurait reculé que sous la pression du secrétaire d’État américain Rex Tillerson, qui a rappelé à MBS la présence sur le sol qatarien d’une base militaire américaine qui abrite le quartier général de l’U.S. Central Command et 10 000 soldats américains. Selon Intercept, ce n’est pas un hasard si Tillerson a été congédié par Trump une semaine avant la visite à Washington de MBS.

Cette situation aurait dû amener la ministre Freeland à plus de prudence, d’autant plus que, déjà, elle avait l’exemple de la Suède. En 2015, l’Arabie a rompu ses relations diplomatiques avec la Suède en dénonçant les « ingérences flagrantes » du pays dans ses affaires internes. La chef de la diplomatie suédoise avait  dénoncé les «méthodes moyenâgeuses» de l’Arabie saoudite, après la condamnation de Raif Badawi à la flagellation.

Si le gouvernement Trudeau voulait réellement marquer son opposition aux politiques de l’Arabie saoudite, il aurait le courage de résilier le contrat de 15 milliards pour la vente de blindés à ce pays.

L’appui des États-Unis n’est plus acquis

Pendant longtemps, le Canada a été à l’abri des critiques à cause de son alliance avec les États-Unis. Ce n’est plus le cas. Le département d’État a refusé de prendre partie pour le Canada dans sa confrontation avec l’Arabie en déclarant que « les deux pays étaient des alliés » des États-Unis.

En fait, le Canada a été largué par l’Oncle Sam lors du Sommet du G-7, lorsque Trump a renié sa signature à la déclaration conjointe après avoir entendu sur CNN la conférence de presse de Trudeau, dans laquelle il faisait le matamore face à Trump.

 « Il est temps d’être sérieux », écrivait David Mulroney. C’est sans doute la même réflexion que se font les Badawi dans les geôles de MBS.

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