Dérive américaine dans nos commissions scolaires

2012/10/12 | Par Monique Pauzé

L’auteure est présidente du Syndicat de Champlain (CSQ)

Le 9 octobre dernier, le président français François Hollande présentait les principaux éléments de sa réforme de l’éducation. Un de ceux-ci concerne l’évaluation des élèves. « La notation, déclarait M. Hollande, doit indiquer un niveau plus que sanctionner. »

Les commentateurs y ont vu le désir d’un rapprochement avec le modèle finlandais d’éducation où l’évaluation des élèves s’inspire du souci de ne pas pénaliser et de toujours laisser sa chance à l’élève, en valorisant plutôt ce qui est su que ce qui n’est pas su. Rappelons que le système finlandais est le plus performant au monde.



L’obligation de résultats

Au Québec, ce n’est pas ce modèle qui est en vigueur. Au contraire, depuis l’adoption en 2008 de modifications à la Loi de l’instruction publique (LIP ou loi 80), on vise à instaurer une gestion axée sur les résultats dans les commissions scolaires.

Des objectifs mesurables et des cibles de diplomation sont établis pour chaque commission scolaire et tout est centré sur les résultats à atteindre plutôt que sur les moyens pour atteindre les résultats.

En clair, depuis l’adoption de la loi, la ministre fixe des objectifs chiffrés et le personnel des établissements scolaires doit trouver les moyens de les atteindre. L’obligation de résultat est désormais la règle dans le monde de l’éducation.

À l’époque, les syndicats enseignants ont dénoncé ces modifications à la LIP en décrivant les dérives possibles. Car, en mettant une pression indue sur les enseignantes et les enseignants dans le but d’augmenter les statistiques du nombre de diplômés au Québec, les résultats étaient d’autant plus prévisibles que nos voisins du sud expérimentent ce modèle depuis quelques années.



Des exemples éloquents de dérives

Quatre ans après l’adoption de la loi, où en sommes-nous de ce côté-ci de la frontière? Nos appréhensions s’avèrent malheureusement exactes. Lors du dernier Conseil fédéral de la Fédération des enseignantes et enseignantes (FSE-CSQ), des présidents de syndicats locaux ont présenté des témoignages éclairants sur les pratiques en cours.

Une commission scolaire a utilisé les tableaux du logiciel Lumix, où sont inscrits les résultats des élèves aux examens de juin 2012, pour comparer entre eux les membres du personnel enseignant. Le tableau permet d’identifier, pour chaque matière, les noms des enseignants et les résultats de leur groupe d’élèves respectifs.

Sur la base de ces informations, la direction de cette école secondaire rencontre les enseignants dont les élèves ont été moins performants, leur demande de produire des exemples d’examens d’élèves et les avise que tel ou tel élément de leur système de notation est trop sévère.

Ailleurs, la commission scolaire prend prétexte des conventions de gestion et de réussite, pour imposer, peu importe le désir du personnel enseignant, de nouvelles épreuves à la fin des cycles.

Une enseignante de retour d’un congé s’est vue enlever la tâche de corriger les examens de ses élèves, qui fut confiée à la suppléante, moins sévère dans sa correction.

Dans une autre commission scolaire, le personnel enseignant administre des pré-tests aux élèves pour les préparer à répondre aux tests obligatoires. Les enseignantes et les enseignants savent pertinemment que les notes seront compilées par le fameux logiciel Lumix avec pour conséquence de permettre une comparaison entre profs. Ces périodes de «pratique» se font au détriment de l’enseignement.

Huit des 49 commissions scolaires existantes obligent les enseignantes et les enseignants à inscrire les résultats des élèves en fonction des questions des examens et de critères préalablement définis alors qu’elles n’ont aucune obligation légale pour justifier cette façon de faire.

Dans certains cas, plus de 1600 saisies de données doivent être effectuées par le personnel enseignant! Il est clair que les commissions scolaires outrepassent leur pouvoir en matière d’évaluation. Elles justifient cette exigence en disant que c’est pour mieux s’ajuster, pour corriger le tir!!!

En fait, on augmente la charge de travail pour mieux contrôler la pratique enseignante et on porte ainsi atteinte à l’autonomie professionnelle.

On ne le dira jamais assez : c’est au personnel enseignant que doit revenir le choix des méthodes pédagogiques, des situations d’apprentissage, des formes d’évaluation de manière à assurer à chaque élève les meilleures chances d’apprentissage et de réussite.

Les cibles de diplomation, l’obligation de résultats et l’imputabilité nous orientent dans une toute autre direction : celle d’un système d’éducation à l’américaine.



Le modèle américain

Cet automne, à Chicago, après une longue grève, les enseignants se sont vus imposer, en échange d’augmentations de salaires, d’être évalués en fonction des performances de leurs élèves. Les résultats des enfants aux tests compteront désormais pour 25 % dans la note attribuée à leur professeur. Un enseignant dont on jugera que la classe progresse de façon insuffisante pourra être licencié! Une école peut même être fermée!

Une telle approche fait l’objet de vives critiques chez nos voisins du sud. Le but de l’évaluation, souligne-t-on, ne doit pas consister à identifier les écoles qu’on doit fermer, mais celles qui ont besoin d’aide. Il en va de même pour les profs.

La recette de la réussite scolaire est pourtant connue. Davantage de perfectionnement professionnel des profs, des classes comptant moins d’élèves, plus d’activités parascolaires, plus de tutorat et de supervision, etc. Et, est-il nécessaire de le rappeler, la fin d’un système d’écoles privées subventionnées à plus de 60% par des fonds publics qui écrèment les meilleurs élèves.

Souhaitons que la nouvelle ministre de l’Éducation prenne exemple sur la France de François Hollande plutôt que sur le modèle américain, dont s’est largement inspiré François Legault dans sa plate-forme électorale.


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