Les APLP vous déclarent « la paix » en quatre chapitres

2016/12/01 | Par Pierre Jasmin

Monsieur le Premier Ministre Trudeau  

Il y a un peu plus d’un an, vous avez reçu de la population un mandat de quatre ans pour gouverner le Canada. À la lumière des valeurs de paix communes que nous cherchons à défendre, les Artistes pour la Paix souhaitent poursuivre avec vous un dialogue à la fois constructif et critique.

 

Les APLP vous déclarent « la paix » en quatre chapitres

1- Nous sommes POUR les voies ensoleillées

Nous souhaitons depuis un quart de siècle voir rebaptisé votre ministère de la Défense en ministère de la Paix et de la Sécurité, conformément aux vœux de deux cents groupes pancanadiens[1].

Par votre premier voyage officiel en Afrique, vous avez magnifiquement répondu, Monsieur le Premier Ministre, au vœu de la conclusion de notre MÉMOIRE AU MINISTÈRE DE LA DÉFENSE[2] relayé le 3 août à votre ministre du Développement international et de la Francophonie, Marie-Claude Bibeau. En voici le début :

A- LA SÉCURITÉ DES FEMMES Que fait une telle recommandation dans une politique de   défense? C’est que nous avons admiré la forte présence au Congo de Michaëlle Jean, alors Gouverneure générale à la tête de l’Armée du Canada, qui n’avait pas hésité à s’adresser aux dirigeants de ce pays en dénonçant courageusement la violence faite aux femmes, comme elle le faisait en notre pays, en particulier celle contre les femmes  autochtones : le gouvernement canadien doit choisir d’assurer la sécurité des femmes, premières victimes de nos sociétés de guerre, de sexisme et de racisme.

Et nous renchérissions avec un rappel de notre suggestion de 2007 : engager cent millions de $ CAD dans une campagne panafricaine pour éradiquer la tradition de l’excision, plutôt que de dépenser des milliards militarisés en pure perte en Afghanistan.

En débutant votre tournée au Libéria dont la présidente - première femme élue à la tête d’un pays africain - fut récompensée par un prix Nobel de la Paix en 2011, vous avez placé fort judicieusement votre action internationale à l’égide de la paix en respect des objectifs chers à l’ONU. Pour votre participation à Madagascar au Sommet de la Francophonie présidé par sa Secrétaire générale, Michaëlle Jean, soyez chaleureusement félicité, au nom de nos membres : votre main tendue vers les pays d’Afrique constitue à nos yeux une grande initiative de paix.

 

2- Nous sommes CONTRE le militarisme et les puissances d’argent  

Nous faisons référence, non pas à la controverse sur l’argent chinois versé à la Fondation Pierre Elliott Trudeau, mais au gaspillage insensé que votre ministère de la Défense compte consacrer à l’achat d’avions de combat. La démission de M. Sajjan nous apparaît souhaitable, suite à sa conférence de presse désastreuse, en compagnie du chef d’état-major Jonathan Vance. On n’a pas vu tel cafouillage, même au pire temps du règne de Harper et de deux de ses ministres de la Défense, dont nous avions réclamé la démission et qui ont été ultimement mutés. Ils répondaient au moins à nos lettres, tandis que le vôtre a trahi la volonté gouvernementale exprimée de transparence en nous barrant la route de ses consultations, après que nous ayons reçu un message de dénigrement par une subalterne, heureusement suivi d’une lettre d’excuses du colonel Surtees[3]. Mais le ministre a fait fi qu’en 1992 et 1994, deux gouvernements, ceux des très honorables Mulroney et Chrétien, avaient semblé apprécier nos conseils, le premier en accordant la toute dernière subvention versée aux APLP pour la portion québécoise avec Konrad Sioui et Jules Dufour de la pancanadienne Enquête populaire sur la paix et la sécurité et le second en nommant sénateur le comédien Jean-Louis Roux, notre président d’honneur jusqu’à sa nomination comme lieutenant-gouverneur du Québec : il venait de livrer au comité mixte du Parlement - Chambre de Communes et Sénat - la lecture du texte que les APLP lui avaient confié (aussi disponible sur demande).

Votre ministre, qui n’a envoyé AUCUN accusé de réception à l’envoi le 29 juillet de notre mémoire de 38 pages, a commandé dix-huit Superhornets Boeing pour remplacer des CF-18 qui quoique vieillissants, restent supérieurs aux chasseurs russes, contredisant ainsi des recommandations fondamentales de l’ONU[4].

Le général Vance a déclaré : « Ainsi, les Forces canadiennes disposeront d’un avantage opérationnel dans le domaine aérospatial qui leur permettront de défendre le Canada, de contribuer à l’OTAN, à une coalition ou à une mission de paix éventuelle». Depuis quand les missions de paix auraient-elles besoin d’avions-chasseurs? La paix signée avant-hier en Colombie par son président récipiendaire du Prix Nobel de la Paix 2016 a-t-elle profité de tels engins de mort?

Par-dessus le marché, n’ayant pas eu le courage de confronter l’ex-général Charles Bouchard[5], ancien chef de l’Aviation Royale Canadienne maintenant porte-parole de Lockheed Martin au Canada, M Sajjan a prononcé le discours-jargon suivant :

Le Canada continuera de participer au Programme de l’avion de combat   interarmées au moins jusqu’à l’attribution d’un contrat pour la future flotte permanente. Cela permettra au Canada de maximiser les avantages du partenariat, y compris maintenir l’accès aux retombées industrielles du F-35, et lui procure l’option d’acquérir le chasseur dans le cadre du programme, si le F-   35 devait remporter l’appel d’offres pour la future flotte permanente. Le remplacement des CF-18 est une occasion en or (sic!) pour l’industrie aérospatiale et l’industrie de la défense qui ne se présente qu’une fois par génération. Le gouvernement maximisera les retombées économiques pour créer des emplois pour la classe moyenne et soutenir l’innovation au Canada.

Y a-t-il un seul sous-officier assez naïf pour croire une seconde que le Canada serait envahi ou même menacé, si ces avions n’étaient pas achetés? Dès votre accession au pouvoir, votre toute première action pour laquelle nous vous avons félicité[6] ne fut-elle pas de décréter le maintien au sol des F-18 canadiens? Car les bombardements du haut des airs, tant occidentaux que russes, provoquent des destructions innommables de maisons en Syrie et en Irak et augmentent derechef le flot dramatique de millions de réfugiés. Ce flot provoque à son tour des réactions racistes partout dans le monde, sauf en votre gouvernement, que nous félicitons parce qu’il garde son ouverture envers les immigrants.

En réalité, il s’agirait (conditionnel, puisque cette conférence de presse lamentable n’a en réalité rien annoncé de ferme, en déclarant cet achat potentiel, provisoire et transitionnel) il s’agirait d’environ dix milliards de $ en dépenses militaires que la classe moyenne devra « supporter » par ses impôts!

À quoi donc serviraient les Superhornets? Seulement à respecter la commande militariste de l’OTAN (qui a ruiné la Grèce, seul pays avec les États-Unis à avoir respecté les quotas minimaux de dépenses militaires de 2% du PIB réclamés). C’est une des raisons pour lesquelles notre mémoire à votre ministre de la Défense plaidait la désaffiliation du Canada de l’OTAN[7], comme nous l’avions réclamé à vos prédécesseurs dès la levée du Pacte de Varsovie.

Une annonce récente à l’effet que le ministère de la Défense créait une section pour protéger le pays des cyberattaques nous a fait croire un trop bref instant qu’il s’était ajusté à la modernité et à la triste réalité terroriste, qui rendent caduque tout achat de quincaillerie militariste (c’est Interpol et le renforcement des polices qui s’imposent pour contrer l’ISIS). L’armée traditionnelle, obsolète, n’a fait depuis 2001 qu’ajouter de l’huile sur le feu par ses opérations de bombardements en Afghanistan, au Moyen-Orient et en Libye. Les grands succès de paix par des militaires ont coûté très peu d’argent : nommons les actions exemplaires du général De Chastelain pour la réconciliation confessionnelle en Irlande du Nord aux côtés de Mairead Maguire, Prix Nobel de la Paix 1976, ainsi que du militaire Canadien Scott Cairns au service de l’OPCW-ONU pour détruire les armes chimiques de Syrie, ce pour quoi l’organisme a reçu le prix Nobel de la Paix 2013.

 

3- Nous sommes POUR LA NATURE, donc CONTRE le pétrole sale

Les extraits suivants d’un article par le jeune universitaire Jean-Michel Goulet paru dans le National Observer le 20 novembre dernier troublent les APLP, fervents amoureux de la nature comme nos mentors Frédéric Back, Gilles Vigneault, Dominic Champagne APLP2011, René Derouin et Samian APLP2015. Notre mission, nous vous le rappelons, est de promouvoir l’idéal d’une Paix durable, obtenue pacifiquement en misant sur le désarmement, l’éducation, l’ouverture à l’autre, la justice sociale, le féminisme, le respect de la nature et la foi en l’Art comme vecteur de Paix.

« Canada is back ! Justin Trudeau nous promet des routes ensoleillées: Sunny ways, my friends».

C'était il y a un an. Le Canada signait l'Accord de Paris pour maintenir le réchauffement climatique à deux degrés. La ministre de l'Environnement       Catherine McKenna s'emballait en parlant même de 1,5 degré. Tout un contraste avec les conservateurs qui accumulaient les prix fossiles en environnement, année après année.

Mais un détail important avait été omis: le Canada est un pays pétrolier. En fait, il s'agit de la deuxième réserve mondiale. Le Canada, l'Alberta, la     Saskatchewan... et la Bourse de Toronto ont investi des dizaines de milliards de dollars et ils vont se battre jusqu'à la fin pour ne pas perdre leurs pétrodollars. Le hic, sans diminution de la production pétrolière, nous pouvons dire bye bye à Paris, qui ira rejoindre Kyoto dans la poubelle de l'histoire canadienne. Au début   de l'année 2015, une étude publiée dans la prestigieuse revue Nature a donné la marche à suivre: le Canada doit laisser dans son sol plus de 85 % de ses ressources pétrolières connues, s'il veut aider la planète à éviter la catastrophe climatique.

Que fait Justin Trudeau? Il conserve les cibles de réduction des gaz à effet de serre du gouvernement Harper. Il brise sa promesse d'arrêter les subventions aux      énergies fossiles qu’il veut poursuivre jusqu'en 2025 (en 2015, le Canada a donné en subventions 3,3 milliards de dollars aux énergies fossiles). Il tient un discours impossible, celui de réduire les GES tout en construisant de nouveaux pipelines «pour rejoindre de nouveaux marchés ».

La réalité, c'est que le Québec est un joyau d'énergie verte encastré dans un Canada pétrolier. Pendant qu'Hydro-Québec tente de vendre notre électricité renouvelable   aux États-Unis, des diplomates canadiens, payés également avec nos impôts, font la promotion des pipelines et des sables bitumineux. Pendant que les fonctionnaires québécois travaillent à mettre en place un marché du carbone, ceux du Canada négocient pour faire entrer en Europe le pétrole albertain, un pétrole qui  émet 50% plus de gaz à effets de serre que le brut léger.

Nous sommes maintenant en novembre 2016, la COP22 se termine au Maroc et le Canada de Trudeau vient à son tour d'être nommé CANCRE DU CLIMAT. On souligne le changement positif dans le discours, mais les babines ne suivent pas   les bottines.»

D’autre part, nous avons félicité votre ministre Carolyn Bennett[8] pour l’adoption par votre gouvernement de la déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones le 10 mai dernier : seulement quatre pays dans le monde, dont le Canada, s’y étaient opposés à l’ONU en 2007! Au Québec, nous appuyons les demandes répétées des Femmes autochtones du Québec et de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador dirigée par notre ami Ghislain Picard depuis 1992 de créer une commission d’enquête chargée de mener une enquête systémique sur les pratiques policières à l’égard des Autochtones. Notre président Daniel Gingras a fait parvenir notre demande en ce sens au premier ministre du Québec, monsieur Couillard[9].

Si nous félicitons votre gouvernement pour avoir nommé des personnes très compétentes (dont Michèle Audette) pour enquêter sur la disparition ou le meurtre de plus d’un millier de femmes autochtones, des médias nous apprennent par ailleurs que des projets de pipelines seraient sur le point d’être adoptés sur les terres des Premières Nations SANS LEUR CONSENTEMENT. Pourquoi aucun de vos députés libéraux n’a appuyé le projet de loi 262 du 21 avril, amené par le député néo-démocrate Roméo Saganash, qui cherchait simplement à assurer par sa loi l'harmonie des lois fédérales avec la Déclaration des Nations Unies?

 

4- Nous sommes POUR la tenue de vos promesses

Nous craignons fort une augmentation du cynisme de la population et du taux de suicides parmi les Autochtones si les promesses suivantes que nous saluions, remplis d’espoir il y a un an à peine à votre arrivée au gouvernement, étaient brisées. Nous avons affiché le tableau suivant lors de plusieurs de nos conférences :

 

 

Ce 7 novembre a été suivi de votre plus exaltante promesse faite à Paris au COP21, celle de sauver notre planète en jugulant le réchauffement climatique.

Nous écrivons en même temps que ces lignes notre appui à la lettre fort positive de votre ministre des Affaires mondiales en faveur de la Cour pénale internationale, du Traité sur le commerce des armes et du Traité d’Ottawa contre les mines anti-personnel. Hélas, nous sommes forcés de lui exprimer notre total désaccord avec son apologie de l’OTAN militariste et avec les votes que le Canada a inscrits en conséquence à propos des bombes nucléaires à l’ONU. À l’instar des 917 membres de l’Ordre du Canada qui vous ont écrit le 17 novembre, nous espérons lors du prochain vote attendu le 5 décembre à l’Assemblée générale de l’ONU, que le Canada sera du côté ensoleillé des Nations-Unies (123 votes OUI), plutôt que de rester du sombre côté militariste de l’OTAN et de la Russie (38 votes NON). L’abstention des Pays-Bas, pourtant membres de l’OTAN, ne vous offre-t-elle pas à tout le moins une option honorable de compromis?

Voilà donc en toute franchise les constats que nous faisons en groupe de vos actions, en particulier par notre endossement enthousiaste de votre idéalisme féministe. Mais il aurait été malhonnête de vous écrire en ne vous faisant pas part de notre tristesse infinie face à des actions néfastes qui seraient provoquées au nom d’un pragmatisme affairiste contredisant les principes politiques énoncés lors de votre arrivée au pouvoir.

Nous vous prions d’agréer l’expression de nos sentiments mitigés,

 

Pierre Jasmin,

Vice-président des Artistes pour la Paix

Mes remerciements au nouveau membre de notre conseil d’administration, Sébastien Dhavernas, pour sa précieuse assistance.

La conception de « transparence » un peu élastique des collaborateurs à votre correspondance n’a fourni un accusé de réception que lorsque nous émettions des appréciations positives (i.e. la décision de réinstaurer les Casques bleus, qui sera bonne à condition d’en respecter l’esprit de paix). Est-ce utile de préciser que nous espérons recevoir accusé de réception pour cette lettre que nous considérons importante?

Cc Stéphane Dion, ministre des Affaires mondiales

Marie-Claude Bibeau, ministre du Développement international et de la Francophonie

Michaëlle Jean, secrétaire générale de la Francophonie

David Harries, directeur de Pugwash Canada

Bev Delong, présidente du Réseau canadien pour l’abolition de l’arme nucléaire

Erin Hunt, Mines Action Canada

Ghislain Picard, Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador

Roméo Saganash, député NPD

Viviane Michel, Femmes autochtones du Québec

Michèle Audette, commission d’enquête fédérale sur la disparition et le meurtre des femmes autochtone

Metta Spencer, Peace magazine

Pierre Dubuc, l’Aut’Journal

 

[1] Ils participaient en 1992 aux côtés des APLP à l’Enquête populaire pour la paix et la sécurité :   http://www.artistespourlapaix.org/?page_id=2659

[3] disponible sur demande

[4] Special Event: Is there a Future for Disarmament? Featuring His Excellency Mr. Ban Ki-moon, Secretary-General of the United Nations Tuesday, November 22, 3.30 pm, dont la conférence dénonçait les augmentations chroniques de dépenses militaires

[5] Le général Bouchard a pris sa retraite pour endosser le rôle de porte-parole officiel de Lockheed Martin au Canada, son pays qu’il a menacé d’une poursuite d’un milliard de $ s’il renonçait à l’achat de F-35! On se souviendra que l’expédition de bombardements menée par l’OTAN de mars à septembre 2011 sur la Libye avait été commandée par le général canadien Charles Bouchard. Son mandat était de protéger les insurgés islamistes à Benghazi. Au lieu de quoi, le général, non contrecarré par le premier ministre militariste Harper, a choisi de bombarder le gouvernement Kadhafi jusqu’à son anéantissement. Sans trop verser de larmes sur la mort du tyran libyen, force nous est de constater que le général Bouchard a trahi, ce faisant, le mandat plus étroit qui lui avait été confié par le Conseil de Sécurité de l’ONU, causant une totale perte de confiance de la part de la Chine et de la Russie qui ne lui ont, depuis, plus accordé leur confiance. Dans le numéro janvier-mars 2016 de Peace Magazine, l’ancien ministre des Affaires extérieures libéral Lloyd Axworthy interviewé par Metta Spencer résume ainsi les faits :

I’ve been heavily involved in the development of the Responsability to Protect idea. Canada was    really the author in 1999-2000 of the resolution in the Security Council that UN peacekeepers             should protect people. What went wrong in Libya is that what started out as an R2P mission – the              protection of people – became a regime-change mission.

L’unanimité du Conseil n’est hélas pas la seule victime de ces bombardements : les armes de la Libye se sont retrouvées entre les mains des groupes islamistes nord-africains, se frayant un chemin à travers le Niger et le Mali (où la France est intervenue militairement) jusqu’aux pays en butte au terrorisme islamiste dont la liste suivante n’est pas exhaustive : Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Égypte, Soudan, Algérie, Tunisie, Somalie, Centrafrique, Éthiopie-Érythrée, Nigéria, …y provoquant des famines épouvantables en sautant les frontières continentales jusqu’au Yémen en guerre civile.

[7] http://www.artistespourlapaix.org/?p=11183 , spécifiquement pages 13 à 18

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