Une entrevue révélatrice de Robert Lepage au journal Le Monde

2015/09/10 | Par L’aut’journal

« Un acteur, c'est un sportif de la mémoire »

À Paris, l'acteur et auteur québécois Robert Lepage présente et interprète « 887 », qui touche à son enfance.

Nom de code :887(prononcer 8-8-7) pour un souvenir d'enfance, celui de l'auteur-acteur-metteur en scène québécois Robert Lepage, qui revient à Paris, où il fait l'ouverture du Festival d'automne, avec un de ces solos où il excelle. Toujours aussi virtuose, aussi magicien, Lepage s'interroge sur la mémoire et l'identité en plongeant dans son enfance, où explosent les bombes du FLQ (Front de libération du Québec) et où la Belle Province s'émancipe sur le plan culturel. Rencontre à Aarhus, au Danemark, où, à la fin août, Robert Lepage jouait 887 en anglais et en québécois, avant de le jouer en français québécois à Paris.

 

Depuis une dizaine d'années, votre travail s'est déployé dans une dimension spectaculaire et pluridisciplinaire : vous avez lancé la quadrilogie Playing Cards et mis en scène des spectacles d'opéra, de cirque, de danse, des concerts... Là, vous revenez à un spectacle de théâtre beaucoup plus intime, dans lequel vous jouez. Pourquoi ?


Ces dernières années, je me suis vu offrir de beaux projets, par de grandes maisons d'opéra, par le Cirque du Soleil, par Sylvie Guillem, par Peter Gabriel... Je me suis laissé embarquer, avec plaisir, mais ce n'est pas ce qui me ressemble le plus. Je n'ai pas l'ambition de faire des spectacles à grand déploiement : mon travail a toujours été beaucoup plus intimiste. Quand on m'a proposé de faire le Ring, de Wagner, ou de travailler à Las Vegas, j'ai été étonné, mais j'ai essayé de prendre cela comme un deuxième ou un troisième conservatoire.


 

Que vous ont apporté ces expériences ?


Elles m'ont fait réfléchir sur le contact avec le public. On ne pense pas apprendre grand-chose, quand on va à Las Vegas, et pourtant, j'y ai beaucoup appris quand j'ai mis en scène KA pour le Cirque du Soleil. Là-bas, vous jouez devant un public qui n'a rien à voir avec le public habituel du théâtre. Là, vous comprenez un peu mieux ce qui dépasse les frontières, les cultures, la langue, la convention. 

Le travail à l'opéra, c'est la même chose dans un autre milieu : vous travaillez avec des gens qui ont des talents suprahumains - des chanteurs qui ont des voix plus grandes que nature, comme les acrobates vont au-delà des capacités du corps humain -, donc on a la même idée du dépassement, de personnes qui sont presque des demi-dieux. Les chanteurs ne peuvent pas chanter des banalités, ils ne peuvent se faire les interprètes que de choses viscérales... Cela me réconcilie avec le théâtre, qui a tendance à se cinématographier de plus en plus, tandis que le cirque et l'opéra nous ramènent à la théâtralité, à la dimension démesurée de la vie.

 

Cela vous a-t-il aussi donné les moyens d'explorer certains territoires formels ? On pense notamment au Rossignol et autres fables, de Stravinsky, où vous avez mis en scène des marionnettes aquatiques inspirées de cet art vietnamien ancien...


C'est certain. Pour Le Rossignol, par exemple, je m'intéressais à la culture vietnamienne depuis longtemps, mais ce spectacle était une excellente occasion d'explorer le lien entre la marionnette et la présence du chanteur. A l'opéra, le chanteur est toujours complexé physiquement ou malhabile, ou alors le metteur en scène essaie de le faire bouger comme un acteur, ce qui est une erreur. Le physique d'un chanteur d'opéra est là pour supporter la voix. Travailler avec une marionnette permet de décomplexer les chanteurs, d'envoyer le physique dans la figurine. Après, quand vous revenez au théâtre, vous comprenez bien des choses. Ce que le corps raconte, ce que le texte veut dire, ce qui est redondant... Finalement, toutes ces explorations, c'est toujours pour chercher comment mieux raconter une histoire. Car le théâtre reste mon territoire : c'est là que j'écris, que je m'exprime.


 

Que se joue-t-il pour vous dans ce 887 ? Ce spectacle semble encore plus personnel que vos solos précédents, et raconte votre propre enfance...


Oui, c'est un spectacle qui m'expose un peu plus, mais cela demeure de l'autofiction. Tout est vrai, mais ce n'est pas vrai... C'est la vérité, mais réorganisée pour en faire du théâtre, de la poésie. Mon enfance et mon adolescence, qui se sont déroulées au numéro  887 de l'avenue Murray, à Québec, correspondent à l'enfance et à l'adolescence du mouvement identitaire québécois. Je voulais mener de front le récit d'une histoire personnelle et celui d'une société qui prend conscience de son identité.

 


Cette histoire du Front de libération du Québec ressurgit en ce moment - également avec Insoumis, le film de Mathieu Denis. Comment l'expliquez-vous ?


Je ne peux l'expliquer que pour moi. Le point de départ du spectacle, c'est la question de la mémoire. Pourquoi je ne me souviens pas du nom d'un de mes collaborateurs, alors que je peux chanter par coeur le générique d'ouverture d'une émission de télévision de 1964 ? Un acteur, c'est un sportif de la mémoire. Or, la devise du Québec, inscrite sur toutes les plaques d'immatriculation, c'est « Je me souviens ». Mais plus personne dans notre Belle Province ne se souvient d'où elle vient... en l'occurrence, d'un poème écrit au tournant du XIXe et du XXe  siècle pour décrire la nation canadienne française, et qui dit : « Je me souviens que né sous le lys, j'ai grandi sous la rose. » Dans les années 1960, cette devise a pris un sens beaucoup plus séparatiste.


 

On ignorait que cette histoire du souverainisme québécois était aussi importante pour vous...


Il y a un énorme blanc de mémoire collectif sur cette histoire... Or j'ai été pris, dans mon enfance, directement dedans, puisque mon père, qui avait combattu pendant la guerre dans l'armée royale britannique, était pour les Anglais, et ma mère pour les Français. Mais c'est surtout que l'on a complètement occulté la dimension politique de cette histoire : le mouvement séparatiste, au départ, c'est une lutte des classes, qui dit qu'il ne faut pas utiliser une langue pour en opprimer une autre. C'est ce qu'exprime le poème Speak White, de Michèle Lalonde, qui sert de fil rouge au spectacle. L'identité du Québec est intimement liée à sa langue.

 

Justement, ces années-là correspondent à celles où vous découvrez le théâtre. Cela s'est-il passé pour vous, qui venez d'un milieu modeste, où l'on n'allait pas au théâtre, comme vous le montrez dans 887 : un jour, vous vous êtes mis à faire du théâtre d'ombres dans votre chambre avec votre soeur ?


Oui. La culture au Québec est principalement télévisuelle. Les programmes destinés à la jeunesse étaient très créatifs, très ludiques. Avec ma soeur, on a vu un jour des jeux d'ombres, et on a eu envie de faire pareil. J'aimais aussi beaucoup les jeux de miniaturisation, recréer des villes entières,  tandis que mes amis s'intéressaient de plus en plus au sport. J'étais un enfant solitaire, j'inventais des univers avec des règles très précises. Et, à 17  ans, j'ai décidé de rentrer au Conservatoire à Québec.


 

Ces deux dimensions de la lutte pour la reconnaissance de l'identité et du théâtre se sont donc liées, à la fois pour vous et pour le Québec ?


Oui, fortement. Dans les années qui ont précédé mon entrée au Conservatoire s'est imposé un théâtre de rue, politique, où la langue québécoise était très importante. L'homme-clé de ces belles années a été Michel Tremblay, qui a commencé à écrire en joual - le français populaire canadien - et a été suivi par beaucoup d'autres. Adolescent, j'ai donc assisté à cette révolution par la langue.


 

Votre théâtre, visuel, transdisciplinaire, ludique et technologique, se démarque fortement de ce premier modèle québécois...


Après le premier référendum sur l'indépendance, en  1980, il y a eu une sorte de désillusion au Québec. Le théâtre est devenu plus visuel, plus performatif, moins basé sur le texte, plus polyglotte. Et cela a permis aux compagnies québécoises d'exploser, d'autant plus que nous nous sommes intéressés très vite aux nouveaux médias, aux nouvelles technologies.


 

Dans ce nouveau spectacle, l'enfance est très présente aussi dans la forme : vous vous mettez en scène en créateur jouant comme un enfant avec ses maquettes, ses figurines...


C'est un peu comme un terrain de jeu, oui... J'essaie toujours de trouver l'équilibre entre l'histoire avec un petit h et l'Histoire avec un grand H, comment l'une renvoie à l'autre, comment faire entrer les spectateurs dans le grand thème par la petite porte. La seule chance pour le théâtre aujourd'hui de survivre, c'est de créer à chaque fois un événement.

 

Propos recueillis par Fabienne Darge

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