La situation en Irlande du Nord

2023/08/18 | Par Fred Jones


Fred Jones : Quel est l’impact de la frontière ouverte de l’Accord du Vendredi saint (AVS) sur la population et la politique en Irlande du Nord?

John Finucane : 25 ans après l’AVS, l’élimination d’une frontière militarisée a permis à toute la population de la traverser librement afin de fréquenter des amis, travailler, recevoir des traitements médicaux et étudier. Souvent, les matériaux de manufactures traversent la frontière plusieurs fois durant le processus de fabrication. Un exemple est le lait qui traverse la frontière cinq fois avant d’arriver sur l’étalage. L’agriculture, les manufactures et le tourisme, qui dépendent d’une frontière ouverte, créent de la prospérité et des emplois. Malgré des options constitutionnelles différentes, la population reconnaît qu’un retour à une frontière dure serait un désastre pour ces secteurs économiques et ceux qui y travaillent.

Depuis le Brexit, il y a eu des tentatives de garder la frontière ouverte : le Protocole de 2020 et l’Accord-cadre de Windsor de mars 2023. Est-ce que votre parti politique, le Sinn Fein, est d’accord avec les deux propositions? Le Democratic Unionist Party (DUP), le plus grand parti unioniste, est-il d’accord?

John Finucane : Depuis qu’on a commencé à parler du Brexit, le Sinn Fein a affirmé clairement que nous ne pouvions pas permettre que le Brexit endommage l’AVS ni crée une frontière étanche. En 2020, les gouvernements du Royaume-Uni (R-U) et de l’Union européenne (EU) ont signé le Protocole sur la République d’Irlande et l’Irlande du Nord afin de protéger l’AVS et la frontière ouverte. Le Protocole avait la capacité de permettre de s’adapter aux défis rencontrés. Je pense que le Cadre de Windsor est un exemple d’un Protocole qui s’adapte bien afin d’empêcher une frontière étanche, et permet d’assurer la continuité de la liberté de se déplacer et du maintien du commerce pour l’économie de toute l’Irlande.

Au début, le DUP était d’accord avec le Protocole parce qu’il a compris son potentiel économique pour l’Irlande du Nord. Depuis, il a changé d’avis. Il a déclaré que le Protocole et, plus tard, le Cadre de Windsor, sapent la position de l’Irlande du Nord face au Royaume-Uni. C’est de la foutaise et les tribunaux ont déjà rejeté l’argument trois fois.

Fred Jones : La DUP empêche le fonctionnement du gouvernement d’Irlande du Nord pendant déjà plus d’un an afin de s’opposer au Protocole de l’Irlande du Nord. Quelle est la réaction de la population au boycottage du DUP? Pensez-vous que le DUP va revenir à l’Assemblée législative? Sinon, que pourrait-il se passer?

John Finucane : L’AVS exige le partage de pouvoir entre les nationalistes et les unionistes. Le DUP a boycotté l’assemblée d’Irlande du Nord depuis plus d’un an. Il n’y a donc aucun gouvernement reconnu et ce sont les fonctionnaires qui administrent les affaires gouvernementales. Sinn Fein se concentre sur le retour au partage du pouvoir et à la maximisation des bénéfices pour l’Irlande du Nord du Protocole et du Cadre de Windsor.

La population a répondu vivement l’an passé. Pour la première fois dans l’histoire de l’Irlande du Nord – plus de 100 ans après la partition organisée afin d’y conserver une majorité unioniste en perpétuité – les électeurs ont élu un parti républicain, nationaliste avec le plus grand nombre de sièges à l’Assemblée, et ont élu la cheffe Michelle O’Neil comme première ministre désignée. Ceci révèle une société en mutation. Ceci a mené le DUP a entamé un boycottage de l’Assemblée et ce boycottage a créé énormément de frustration et de colère parce que les résultats de l’élection démocratique n’ont pas été respectés. Ceci au moment où nous avons besoin de nos représentants politiques plus que jamais, avec un système de santé en crise, un système d’éducation décimé par les coupures des budgets de Westminster, et d’autres importantes attaques contre nos services publics. Nous avons besoin d’être unis au sein du gouvernement afin d’y répondre.

John Alderdice, ancien Speaker de l’Assemblée de l’Irlande du Nord a indiqué clairement que, si le boycottage du DUP devenait permanent, il devrait y avoir une autorité partagée entre Dublin et Londres et non pas une administration directe de Londres. Toutefois, ceci n’est pas notre option préférée. Nous voulons plutôt la restauration de l’Assemblée.

Le boycottage du DUP n’affecte pas que Sinn Fein, mais aussi les électeurs du DUP. Tout le monde bénéficie des systèmes de santé et d’éducation et des autres services gouvernementaux. Aux dernières élections, plus de 70% des électeurs en Irlande du Nord ont voté pour les partis politiques qui prônaient un retour à l’Assemblée sans préalables et qui s’engageaient à travailler avec les autres partis.

Le DUP va-t-il cesser son boycottage? Peut-être. Il reconnaît que les problèmes de la santé, de l’éducation et le coût de la vie affectent leurs supporteurs. Ils sont aussi au courant que le boycottage pourrait provoquer une élection ou amener une autorité partagée avec Dublin plutôt que l’administration directe par Londres.

S’il y a une élection, je suis sûr que le résultat sera le même que l’an passé et que le peuple va voter pour le Sinn Fein et pour les autres partis qui soutiennent l’AVS. Si l’élection n’a pas lieu et que le DUP continue de punir tout le monde par son boycottage, nous voulons que les gouvernements d’Angleterre et d’Irlande, en comité interministériel, développent un plan afin de restaurer le partage du pouvoir, si nécessaire par une autorité partagée où Dublin et Londres seraient à voix égales.

Fred Jones : Est-ce que les électeurs unionistes ont les mêmes intérêts que les électeurs nationalistes?

John Finucane : Je ne pense pas que les intérêts soient différents. Le besoin d’investissements dans les systèmes de santé et d’éducation, le besoin de créer une prospérité économique qui peut créer des emplois avec de bons salaires et qui gardent nos jeunes en Irlande du Nord plutôt qu’ailleurs, et l’augmentation importante du coût de vie, tous ces intérêts ne sont ni verts ni oranges et affectent tous et toutes.

Fred Jones : En mai 2022, Sinn Fein est devenu le plus grand parti à l’Assemblée de l’Irlande du Nord et, en mai 2023, le Sinn Fein a enregistré une victoire importante aux élections locales en devenant là aussi le parti le plus important. Comment expliquer ces succès?

John Finucane : À travers les ans, depuis l’AVS,Sinn Fein a augmenté graduellement son soutien électoral. Récemment, il a augmenté plus rapidement. Ceci reflète une société qui a beaucoup changé en Irlande du Nord. Mes enfants les plus âgés ont 19 et 20 ans. Pour ceux et celles de cet âge, les antécédents, la religion et le lieu de résidence n’ont aucune importance. Ceci contraste avec la société où je vivais comme adolescent où nous devions toujours être vigilants quant à notre sécurité.

Fred Jones : L’objectif de Sinn Fein est de gagner un référendum sur l’unité de l’Irlande. Quelle est la stratégie afin d’y arriver?

John Finucane : Le Brexit a tout changé. Le Brexit a accéléré le débat autour de l’unité d’Irlande. Nous sommes devenus une société qui avance rapidement vers son unification et qui va tenir un référendum d’ici dix ans. Même certains membres du DUP reconnaissent qu’il va y avoir un tel référendum.

Je crois que nous allons gagner ce référendum en bâtissant une coalition des personnes qui veulent le préparer. Nous avons demandé au gouvernement de Dublin de convoquer une assemblée de citoyens afin d’informer la population de tous les aspects de la réunification. Énormément de concitoyens d’Irlande et d’Irlande de Nord devraient y être impliqués. Nous devons nous assurer que nos frères et sœurs unionistes puissent se sentir chez eux dans une Irlande unie. L’étoile qui nous guide est l’AVS et le fondement de l’AVS est le respect mutuel, l’estime mutuelle, la protection des minorités et le partage du pouvoir, et ceci doit continuer dans une nouvelle Irlande. Je crois que les unionistes n’y verraient pas une menace. Toutefois, le langage et la responsabilité devront être inclusifs. Le gouvernement de l’Irlande a une bonne tradition d’inclusivité à l’égard des unionistes.

Nous voyons déjà des signes multiples qui démontrent l’existence d’une dynamique en direction d’un peuple qui a beaucoup envie de faire partie d’une nouvelle Irlande et de briser le lien avec le gouvernement britannique de Westminster : résultats d’élections, recensements, sondages, le fait qu’il y a plus de demandes pour des passeports d’Irlande que du Royaume-Uni.

Le soutien du Québec, du Canada et le soutien bipartite des États-Unis est incroyablement important pour rappeler au gouvernement britannique que personne ne restera les bras croisés face aux dommages causés à l’AVS, délibérément ou par imprudence. Nous en sommes très reconnaissants.

Ma visite au Québec s’est très bien passée. J’y ai rencontré plusieurs représentants de partis politiques, de syndicats, des membres de la société civile et des journalistes. Tous veulent comprendre ce qui se passe en Irlande et, souvent, ils demandent comment ils peuvent nous aider.

Fred Jones : Qu’est-ce que ceux qui lisent cette entrevue peuvent faire?

Ils peuvent :

a) Assister aux évènements organisés par le Sinn Fein afin d’apprendre ce que se passe en Irlande.

b) S’inscrire aux Amis du Sinn Fein afin de recevoir de l’information d’une façon régulière de l’Irlande.

c) Aider à s’assurer que les élus :
i) Sont au courant du processus de paix irlandais et reconnaissent que les changements en Irlande sont d’une importance politique pour le Canada et pour la politique étrangère du Canada;
ii) Et que le Québec et le Canada devraient continuer leur soutien exemplaire pendant le processus de la paix.

d) Rester informés et agir en soutien au processus de paix irlandais lorsque cela est possible.